Je déteste les aéroports


En naviguant dans cette série sur la transparence, et sur l’opacité, je comprends qu’un des paradigmes qui fait être les bords des mondes ce qu’ils sont, et sans doute jusque dans son titre, est mon incompréhension des frontières.

Je me souviens, enfant, de l’immense déception que j’avais eue, en voyage avec mes parents, dans la voiture familiale, lorsque nous avions enfin passé la "frontière", je ne sais plus entre quels pays, mais je me souviens bien de l’impression que le monde n’avait pas radicalement changé du tout au tout, que la vie était restée la même, que j’avais continué à me disputer avec mes sœurs puis à jouer avec elles, que nous avions continué à parler la même langue entre nous, que tout avait continué semblablement et que finalement la frontière ne changeait rien.
Ma première frontière m’avait déçue mais surtout, elle avait annulé pour moi le concept de frontière. J’avais conclu que les adultes se trompaient. Alors, on m’a expliqué les zones frontalières, les zones d’influence, les zones de partage des eaux. Et plus tard j’ai appris qu’on traçait les frontières dans des salles de réunion, au fond de palais surveillés par l’armée et entourés de gardes, mais qu’elles ne correspondent qu’à des instances politiques et non à des réalités concrètes.
Abstraction des frontières, surimposées au monde, qui lui reste fluide et qu’on peut habiter d’un côté ou de l’autre de la même manière.

Et cette impression de passer à travers la matière opaque pour soudain, mieux comprendre.

Les bords des mondes sont aussi ce doute constant. Ils tiennent par ce doute constant et ne cherchent pas à s’en défaire, ni à obtenir des certitudes, mais à laisser se développer la fluidité des mouvements. Je ne sais pas reconnaître les frontières dans notre monde parce que nous en avons faits des artifices hautains et inutiles.
Je n’arrive pas à faire de distinction précise entre les moments de la vie où je travaille et ceux où je ne travaille pas, ceux où j’écris en agençant des phrases, et ceux où les phrases me viennent sans que je dispose de quoi les noter, que ce soit iPad, iPhone, carnet ou n’importe quoi d’autre, j’ai déjà trouvé des idées en ramassant des chaussettes par terre, ou en faisant la vaisselle. Qui me dira quand je travaille ? J’ai parfois compris plus de philosophie en roulant une phrase dans ma tête, qui me hantait depuis des jours et je ne comprenais pas, et en me baignant dans les vagues en même temps, qu’en fronçant les sourcils au dessus d’un livre, au calme dans une bibliothèque.
Je ne sais pas tracer les frontières entre jouer et apprendre quand il faut faite apprendre aux enfants leurs leçons. Je n’ai pas trouvé la frontière non plus entre le monde adulte et celui des enfants. Très évidemment, je suis d’un côté, on ne cesse de me le prouver de toutes les manières possibles, mais cette frontière me paraît tout aussi absurde que les autres. La pensée et l’écriture relèvent pour moi du jeu, de la fluidité du jeu, avec toute la gravité que je reconnais dans les jeux des enfants, qui sont proches, toujours, de l’essentiel.

Les bords des mondes sont donc un terrain de jeu. Je n’ai toujours pas compris la différence entre la philosophie et la littérature. Je sais qu’il y a des textes évidemment philosophiques, et qu’on aurait du mal à saisir comme des objets littéraires. Je suis peu sensible, par exemple, aux qualités littéraires de Kant ou de Descartes. Quoique, je me demande si … disons qu’on peut les lire et les saisir sans se soucier de la forme de leur écriture. Il y a des philosophes comme Merleau-Ponty dont la beauté de l’écriture les installe ailleurs et demande un autre regard sur eux. Et puis évidemment, il y a de la pensée et de la signification philosophique chez Joyce, chez Borgès, chez Conrad … tout cela est flou, demeure insaisissable, comme si, avec les uns et les autres, il était question seulement de naviguer dans le langage et la pensée, comme si cette question n’avait de sens qu’institutionnel mais non dans le geste qui est à l’origine de ces écrits. Comme une frontière transparente qui se traverse sans qu’on s’en aperçoive. Comme toutes les frontières que j’ai traversées (je déteste les aéroports).



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 août 2012.



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