Pour une conception poreuse d’Internet


Les conversations qui s’entrecroisent sur Internet, voire les désaccords, ou les polémiques me font revenir sur le concept de frontière. C’est un concept qui, dans le domaine spécifique de la méréologie, se révèle particulièrement difficile à penser. La méréologie s’occupe, en philosophie, des relations entre le tout et les parties, pour le dire très rapidement.
Bien évidemment, le concept de frontière est important dans le cadre de la méréologie, dans la mesure où on voudrait penser que des frontières découpent les parties de l’espace, et les parties entre elles à l’intérieur du tout. Or autant il est facile de se représenter une frontière in abstracto, autant ce concept est difficile à utiliser dans le monde concret. Par exemple, on trace des frontières abstraites et politiques entre les régions et les pays, mais on sait bien que les réalités géographiques sont plus complexes et qu’il faut penser les lignes de partage des eaux, que les frontières sont des zones et non des traits tracés sur le sol. On peut multiplier ainsi les difficultés.

Il me semble qu’une des grandes caractéristiques de l’agir humain dans le monde est précisément qu’il ne reconnaît pas de telles frontières abstraites.
Prenons par exemple le concept de confiance et son contraire, la méfiance. On pourrait dire que ça n’a de sens de faire confiance qu’aux personnes qui pourraient se tromper ou qui pourraient nous tromper. Faire confiance à celui qu’on saurait infaillible n’a pas de sens, ce n’est plus de la confiance. J’ai proposé de comprendre la confiance comme un concept qui supporte une certaine élasticité.
Évidemment, si je ne me trompe pas, la pratique est plus difficile à comprendre que la théorie parce que nous savons manipuler des concepts extrêmement bien articulés et découpés, mais nous sommes plus mal à l’aise lorsque les frontières sont floues.

Or précisément, je pense qu’une grande partie des fausses questions que j’ai analysées ici à propos d’Internet viennent de cette particularité dont on ne tient pas compte. Mon impression, par exemple, est qu’on veut opposer le monde réel et le monde virtuel, avec une frontière de type géographique qui serait l’écran de l’ordinateur. Je pense au contraire que c’est typiquement le genre de situations que nous ne pouvons penser que si nous écartons cette conception finement découpée de la frontière au profit d’une conception de la porosité de notre monde immédiatement accessible et du monde accessible grâce à notre connexion.
Les exemples de cette porosité sont nombreux : il y a les personnes que nous connaissons dans le monde immédiat, et que nous retrouvons des années plus tard sur Internet, et inversement celles que nous rencontrons sur Internet et avec lesquelles les liens qui se nouent sont assez enrichissants pour que nous ayons envie de nous trouver ici et maintenant en leur présence.
Il y a simplement les idées à propos desquelles il est complètement indifférent de savoir où, quand et comment nous avons eu accès à elles. La pensée ne reconnaît pas les frontières académiques entre les disciplines, et pour répondre à une question qu’on se pose, comme l’a remarqué Popper, on peut être amené à traverser différents domaines. Les frontières entre eux sont académiques mais ne répondent pas à la nécessité des questions que nous nous posons. De la même manière, les idées circulent sans du tout reconnaître les différences qu’on a voulu tracer entre Internet et le monde immédiatement accessible.

Je pense qu’une telle idée de la porosité est susceptible de rendre plus juste et plus adéquate la conception que nous avons d’Internet et d’éviter des oppositions inutiles. Tout ce qui va dans le sens de la fluidité de la pensée me paraît précieux, et juste. Il est d’autant plus important de s’en saisir qu’on a renoncé, en philosophie, à l’opposition entre le monde et le sujet qui est une opposition que le cartésianisme a poussée à son paroxysme et que Jean-Marie Schaeffer a critiquée. Si nous en sommes réduits, dans la conception d’Internet, à revenir à une structure d’opposition entre le moi réel, et un monde dans lequel il se perd, il faut bien reconnaître que la pensée d’Internet est d’un classicisme que les philosophes ont très vivement critiqué et interrogé. C’est là une conception du rapport entre le sujet et le monde dans lequel il se trouve qui est très dépassée.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 août 2012.



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