Des développements des coquillages


Il m’arrive d’avoir besoin de comprendre les déploiements d’aux bords des mondes. C’est une nécessité de mon esprit, une nécessité interne qui m’y fait retourner plusieurs fois par jour. Si je ne sentais pas la nécessité du geste, ou si je ne la sentais plus, ce qui après tout arrivera peut-être un jour, je cesserais sans amertume et tournerais la page. Ici il n’y a que le geste dans sa nécessité donc dans sa liberté. Rien d’autre.

Mais j’ai parfois besoin de regarder et de comprendre le geste qui s’y accomplit dans la mesure où je ne fais rien d’autre que le laisser s’accomplir. Au fond, il n’y a qu’à laisser se déployer la nécessité du mouvement pour qu’il n’ait rien d’empesé ni d’artificiel.
La question que j’ai posée aux bords des mondes, celle qui le traverse, est celle du rapport au langage, dans les usages que j’en connais, philosophique ou littéraire. Bien que je ne sache pas du tout si je fais de la littérature. À vrai dire, cette expression me paraît très incompréhensible, donc ça ne doit pas être ça. Il y a la littérature. Je l’aime et la lis. Mais aux bords des mondes, qu’est-ce que c’est exactement ? Quelqu’un récemment m’a gentiment dit que j’étais un auteur, et aux bords des mondes un blog d’auteur. Je l’en remercie. Mais je ne le crois pas. J’écris aux bords des mondes mais "auteur" ne me paraît pas être une catégorie ontologique, du moins pas une dans laquelle je puisse entrer.

Je ne me lasse pas d’explorer le langage dont un emploi est pour moi aussi clair, dans le registre philosophique, que l’autre est tellement mystérieux que je ne conçois pas qu’il puisse faire de moi un "auteur". Je ne suis que l’auteur de mes phrases. Je pousse la ligne un peu plus loin, et puis encore une autre, comme mon grand-père, à quatre-vingt-dix ans, me disait sa fierté de faire des lignes parfaitement droites quand il labourait les champs avec une charrue tirée par un cheval. "Et c’était difficile, tu sais ?", me disait-il. Je fais comme lui. Je trace des lignes aux bords des mondes. Dans l’espace du monde qui est à moi. J’y trace des lignes et je vois ce que ça donne.

Il arrive que ce soit des spirales, des courbes, mais la seule chose qui continue de compter est la perfection du geste. Celle vers laquelle on tend et qu’on n’atteint jamais. Elle tient la main et la tension. Et l’attention. Suspendues. Et c’est pour cette raison que je recommence inlassablement.
Comme je ne comprends rien de ce lien fondamental qui fait pour moi du langage mon élément, je l’explore. C’est tout. J’ai décidé d’incurver les mouvements. De les lier davantage entre eux. Dorénavant je publierai chaque jour le même texte dans deux ou trois séries différentes, car souvent c’est le même texte qui tourne entre plusieurs séries et se dit autrement d’une rubrique à l’autre. Diffèrent dans une série de ce qu’il est dans une autre. Mais au fond, le même texte.

Maintenant cela apparaîtra parce que j’ai besoin de comprendre le rôle de "laboratoire" que joue aux bords des mondes, selon la belle expression François Bon. J’en profite pour saluer le lancement de Publie.Papier qui est aussi un laboratoire, celui de l’avenir du livre.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juillet 2012.



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