Écrire sur un blog apporte la dynamique du geste de l’écriture. Je ne la crois pas fragile, je la crois difficile à mettre en place. Elle relève pour partie d’une disposition acquise, au fil du temps, au fil des textes. Cette disposition à l’écriture est triadique : écrire, sur un blog, avec la possibilité du passage des lecteurs.
Le blog répond à une exigence de dynamique. Ne pas pouvoir remettre à demain. Écrire l’idée quand elle se présente. Se plier au rythme des idées, de leur apparition, de leur présence, ne pas pouvoir les remettre à un autre moment. J’ai l’impression qu’il y a une temporalité du geste de l’écriture. Qu’une idée est parfois prête à être exploitée, saisie, écrite, déposée dans des phrases, et qu’à attendre, on prend le risque de la perdre.
Ce doit être la raison pour laquelle j’écris si souvent, si régulièrement, chose que mes lecteurs ont eu la gentillesse de ne jamais me reprocher. Le blog permet de se plier à l’exigence propre de manifestation des idées, à leur exigence temporelle. Je me contentais autrefois, c’est-à-dire avant aux bords des mondes, de les noter dans des carnets que je perdais, que je ne relisais pas, qui demeuraient indéchiffrable. Elles accèdent à présent à des rivages où je leur donne forme et où je sais possible, non seulement de les retrouver mais aussi de les discuter avec ceux des lecteurs qui laissent des commentaires.
L’écriture, par la médiatisation du rapport au monde, est le lieu même de la construction de soi. Je ne vois aucune raison de distinguer, dans cette construction de soi, la vie intellectuelle. Je ne vois aucune raison de considérer que, du moins pour moi, dans le geste qui est le mien, qui n’a aucune dimension exemplaire ni normative mais qui devient très purement le mien, elle ne fait pas partie de la vie tout court, de la vie toute simple qui est aussi celle dans laquelle les enfants courent sur la plage, ou les images des souvenirs viennent à l’esprit quand on lit un texte de Bergson sur la mémoire. C’est la raison pour laquelle il y a aux bords des mondes des questions liées très directement à mon travail philosophique, et d’autres qui en sont plus éloignées. Ou du moins, qui peuvent paraître éloignées des problématiques techniques qui sont les miennes.
Le blog est une dynamique, une fluidité. Je ne conçois pas de différence entre la vie et le travail philosophique. Il est pour moi un retour réflexif sur le monde dans lequel je me trouve, qui n’est peut-être pas le seul possible, il m’éclaire sur ce rapport au monde qu’est l’existence incarnée et présente ici et maintenant. Néanmoins, aux bords des mondes n’a pas de lien immédiat et biographique avec ce que je vis.
Ma biographie, du moins mon autobiographie est la chose qui m’intéresse le moins. Je connais ma vie, je n’ai pas besoin de l’écrire, et s’il y a une propriété que n’a pas aux bords des mondes, c’est la dimension anecdotique. Je déteste l’anecdote. Elle arrête.
Aux bords des mondes a lancé pour moi un mouvement que je tiendrai le plus longtemps possible, que je tiendrai tant qu’il sera possible, un mouvement d’effacement des frontières et des ruptures entre vivre, lire, écrire, penser. Il est devenu en quelque sorte une méta-existence dans laquelle les questions que je me pose viennent prendre forme, donc pour partie trouver des réponses. Cette dynamique se déploie, pour des raisons qui sont les miennes, qui me sont essentielles, dans l’interrogation du lien entre le monde et le langage et la possibilité de le saisir. Elle pourrait être autre. Entièrement. Mais alors je ne serais pas moi. Je serais quelqu’un d’autre.
D’où cette idée récurrente et essentielle qu’aux bords des mondes est la coquille en formation très lente de ma pensée. Ma pensée, dans ce qu’elle a de vivant, se construisant très lentement comme la coquille nacrée d’un animal marin. L’écriture est un geste vivant.
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 juillet 2012.

