Du passage de la Time Line


Il y a un aspect fascinant dans le passage de la Time Line. Elle défile sous nos yeux. Le mouvement de ce qui s’écrit est incessant.

Elle correspond précisément à ce que Bergson nous dit du présent : "Vous définissez arbitrairement le présent ce qui est, alors que le présent est simplement ce qui se fait. Rien n’est moins que cette limite indivisible qui sépare le passé de l’avenir. Lorsque nous pensons ce présent comme devant être, il ne l’est pas encore ; et quand nous le pensons comme existant, il est déjà passé" [1]

Les tweets sont-ils à la frontière de ce passage dans le passé ? Je me demande si une part de la fascination qu’ils exercent sur nous ne vient pas de là. Nous savons ce que les autres ont pensé, à quoi ils s’occupent, avant que cela, fugacement, ne passe dans le passé. Mais au moins, ils ont la franchise de s’annoncer comme étant sur cette limite, sur laquelle nous sommes constamment, sur laquelle nous nous déplaçons constamment, entre le passé et l’avenir. Ils sont constamment sur cette limite fluante et mouvante qui est en fait notre lieu naturel.

"Que si au contraire, vous considérez la présent concret et réellement vécu par la conscience, on peut dire que ce présent consiste en grande partie dans le passé immédiat. (…)Nous ne percevons, pratiquement, que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir" [2].
Le présent de ce que nous postons dans la Time Line consiste dans le passé immédiat de ce que nous avons pensé, qui n’est plus tout à fait ce vers quoi se tournent nos pensées lorsque les autres les lisent.

Il y a un élan dans le défilement de la Time Line qui correspond à ce que nous pensons et au rythme de ce que nous pensons. Lorsque nous exprimons nos pensées, elles sont déjà derrière nous. J’aime regarder ce défilement du monde dans la Time Line, ces pensées qui disparaissent dans les lointains du passé au fur et à mesure que nous les exprimons sont un mouvement naturel du temps, qui se matérialise ici.
Nous sombrons dans le passé au fur et à mesure que nous avançons dans le monde. Nos pensées sombrent dans le passé au fur et à mesure que nous les exprimons. Lorsque nous les disons, elles ont déjà sombré dans le passé. Le mouvement continuel de la Time Line reflète ce mouvement naturel dans lequel nous sommes pris naturellement. Je pense que notre fascination pour elle, l’intérêt presque hypnotique que nous lui portons vient de cette coïncidence entre son mouvement et le mouvement intime du temps que nous vivons.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 juillet 2012.


[1] Henri Bergson, Matière et mémoire, P.U.F., p. 166.

[2] Ibidem.


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