Bergson nous alerte sur un danger, qui est d’ailleurs celui que Bourdieu avait identifié comme une tendance au conservatisme de la télévision. Il est lié au langage et à l’usage que nous pouvons en faire, en particulier dans un registre social. Je pense qu’il est bon de l’avoir en tête lorsqu’on utilise les réseaux sociaux et de réactiver ce problème dans la perspective des interactions qui sont les nôtres sur Internet.
Bergson écrit :
"(…) Le langage a besoin de stabilité. Il est ouvert à la philosophie ; mais l’esprit philosophique sympathise avec la rénovation et la réinvention sans fin qui sont au fond des choses, et les mots ont un sens défini, une valeur conventionnelle, relativement fixe ; ils ne peuvent exprimer de nouveau que comme un réarrangement de l’ancien. On appelle couramment et même imprudemment "raison" cette logique conservatrice qui régit la pensée en commun : conversation ressemble à conservation" [1].
Il s’agit moins de critiquer le jeu social que de comprendre ce qui se joue en lui autour de la stabilisation et de l’immobilisation dans la conversation. À cet égard, nous comprenons d’autant mieux les difficultés que rencontre le dialogue en ce qu’il est un moment social. Cet immobilisme du langage sera d’ailleurs d’autant plus possible à contrôler que nous serons conscients de ses effets et de sa présence.
Cela explique bien évidemment un aspect moins central, mais qui pour ma part me pose question, qui est l’anti-intellectualisme et la liberté avec laquelle il se manifeste, en particulier sur Internet et en particulier dans les réseaux sociaux. Fixité contre mouvement, on comprend mieux. Je suis frappée de la nécessité qui est faite, dans le jeu social, de s’excuser constamment de ce que l’on est et de ce que l’on fait et de ce que l’on dit quand on est étiqueté comme intellectuel.
Bergson poursuit :
"Théoriquement, en effet, la conversation ne devrait porter que sur les choses de la vie sociale. Et l’objet essentiel de la société est d’insérer une certaine fixité dans la mobilité universelle. Autant de sociétés, autant d’îlots consolidés, çà et là, dans l’océan du devenir" [2].
Cette situation n’est pas le propre d’Internet. Elle est une constante de la vie sociale et des interactions dans lesquelles elle nous place. Il me semble que Bergson explique bien les difficultés à déplacer les lignes, dont il saisit les mécanismes. Il me semble aussi que la souplesse qui est celle d’Internet est un paramètre qui devrait nous permettre de les contourner.
Internet est un lieu paradoxal et cet article n’en est pas une critique. Il nous faut en penser ce renouvellement constant auquel nous aspirons, sans quoi les immobilismes encore une fois triompheront parce qu’ils font partie intégrante de notre activité sociale. Je crois qu’il valait mieux le souligner, précisément parce que cela seul rend possible de les contourner et de les maîtriser.
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juillet 2012.
[1] Henri Bergson, "Philosophie et conversation", La Pensée et le mouvant, P.U.F., Quadrige, 1938, p. 88-89.
[2] Bergson, op. cit., p. 89.

