Et réponses aux objections (2)


Mon précédent billet sur le relativisme a reçu des commentaires trop riches pour que je puisse répondre autrement que par un nouveau billet. Je les reproduis donc ("vous") et réponds thème par thème ("moi"). Merci de cette lecture critique de positions qui, je le rappelle, font partie d’une étude plus vaste. Elles ne reflètent pas nécessairement exactement mes positions et m’ont intéressée pour des raisons que je déploie dans mes réponses. Vous pouvez consulter le premier billet ici.

Vous : Il me semble qu’il faudrait définir ce que l’on entend par "éthique". Je m’en tiens à la définition suivante : l’éthique est la partie de la philosophie qui étudie la conduite de l’homme, les critères de base d’évaluation des comportements et des choix. Également, même si elle s’en défend parfois, elle fournit des indications sur les critères et les valeurs qui doivent être respectées dans l’action.

Moi : Faut-il définir ce qu’on entend par éthique quand on fait de la méta-éthique ? Il y a plusieurs versions possibles de l’éthique (éthique des vertus, éthique des valeurs, éthique des devoirs). Si je définis la version de l’éthique que je retiens, alors il n’est plus possible de faire de la méta-éthique non normative dont l’existence est discutée mais qui est celle qui m’intéresse.

Vous : A propos du meurtre en série : "La question est intéressante parce qu’elle nous indique un type d’argument qui ne peut pas devenir un argument éthique", pourquoi ? "En d’autres termes, c’est une conception privée de la moralité dont elle conteste qu’elle puisse permettre d’asseoir ce qui devrait être un argument moral" Pourquoi ? L’éthique n’est-elle que ce qui est reconnu par les autres ? Pourquoi ? Le serial-killer n’en a-t-il pas une, d’éthique ? Pourquoi la sienne est-elle "mal" ?

Moi : il me semble que si nous avons des chances de trouver des arguments qui ne puissent pas devenir éthiques, c’est du côté de tels exemples qu’il faut les chercher. Mais je peux vous répondre plus sérieusement. La position de Brenda Cohen m’a intéressée précisément pour cette raison. Si on cherche à faire de la méta-éthique non normative, on doit dans un premier temps accepter l’idée que toute affirmation d’une position éthique constitue en elle-même une position éthique. Exactement comme, dans la comparaison entre méta-éthique et méta-esthétique, tout geste prétendant à une visée esthétique doit être pris en compte dans la conception de la théorie esthétique. L’analogie est problématique en éthique. Et les arguments qu’elle développe permettent de comprendre en quoi.

Vous : "Elle conteste en effet qu’un argument de type éthique puisse ne valoir et n’être reconnu comme valable que par et pour un unique individu [...]" . Pourquoi ? "[...]et soutient qu’il faut qu’il puisse, pour pouvoir accéder au statut d’argument éthique, être en quelque manière généralisable ou universalisable". Pourquoi ? Ensuite : "1/ L’affirmation selon laquelle ce que dicte sa conscience à un individu est toujours droit". D’accord, mais pourquoi « ce qui est toujours droit » devrait-il être dicté par un autre que soi-même ? Ensuite : "2/" : pourquoi ? "3/" : qu’est-ce qui justifie que l’on puisse dire l’inverse ?

Moi : précisément parce que, sinon, nous revenons à la situation dans laquelle il suffit que l’agent trouve un seul argument éthique pour défendre sa conduite pour qu’elle le devienne. Or que l’on soit émotiviste ou rationaliste, simplement à partir du moment où on emploie des arguments, on ne peut envisager qu’un argument soit purement privé. Il est contraire avec le statut d’un argument de ne pouvoir être reconnu comme tel que par celui qui l’emploie.

Vous : "Elle considère que c’est (1) qui est une affirmation inconsistante" Pourquoi ? "Et je la suivrai volontiers sur ce point". D’accord. Simple intuition ? On peut avoir l’inverse. Il suffit que quelqu’un ait l’inverse, ou seulement une autre pour qu’elle soit justifiée également. "[...] au sens où, dans ce cas, nous sommes dans une structure de l’opposition de l’individu à toute forme de régulation" . Non pas à toute forme, on peut imaginer un relativisme légèrement moins grossier, ce qui est tout à fait envisageable, vous en conviendrez. Il donne seulement une valeur absolue à sa position. "Il n’est pas d’accord pour qu’on agisse comme lui" Pourquoi ? Le relativiste est défini plus haut comme celui qui n’admet « qu’il n’y a pas de point de vue absolu ». "alors comment peut-il être d’accord pour agir comme il le fait ?". Il n’a besoin que de lui-même.

Moi : pour la raison précédente, que si on a des arguments alors ils doivent être convaincants c’est-à-dire être en mesure de convaincre au moins en théorie les autres que notre action est justifiée. Sans quoi il faut adopter une position méta-éthique qui reconnaisse comme éthique n’importe quel argument. En somme, pour résumer ma démarche ici, je cherche à adopter une position méta-éthique la moins normative possible (d’où ma réponse à votre première question) qui n’aille cependant pas jusqu’à ce point (d’où mon intérêt pour les arguments de Brenda Cohen).

Vous : "Le sophisme semble venir de cette figure de l’exception que l’on ne fait que pour soi : on considère qu’une conduite ne doit pas être tenue par les autres". Non, seulement il considère que le sien est absolu.

Moi : Je trouve assez peu convaincant de poser comme absolues les positions d’un relativiste...

Vous : "mais alors on renonce à un très bon argument pour tenir soi-même une conduite, qui est l’argument qui dessine un accord de tous les membres de la communauté (par exemple de tous les membres de l’humanité, ou de tous les êtres rationnels), pour agir comme ils le font". Non, car peu importe leur position éthique. Tant mieux, à la limite, si elles coïncident avec celles du relativiste, tant pis sinon. Pour lui, l’éthique n’est pas le jugement commun, c’est la maxime de l’action personnelle, avant tout – un anti- impératif catégorique.

Moi : Non car si on discute d’un accord réalisé on discute d’un accord social. D’un état de faits des conceptions à un moment donné d’une société. Ici et maintenant. Si on discute de la possibilité de cet accord, alors on discute de positons éthiques qui affirment des valeurs et ne transposent pas seulement, dans nos discussions et dans nos arguments, ce que je décrirais comme l’état actuel des mœurs.

Vous : A propos de l’observateur idéal : "dont les décisions sont capables de réaliser l’accord de tous, alors que la figure précédente revendiquait le désaccord comme figure constitutive de son choix". Non. Seulement un choix personnel, son goût, ou la stabilité de son goût élevé en morale. Pas de dialectique.

Moi : Le désaccord entre nous est ici le même que précédemment. Et pour les mêmes raisons. Si ses choix ne reflètent que ses opinions, en quoi est-il un observateur idéal ?

Vous : "Postow propose de considérer que l’observateur idéal ne peut pas décider d’actes qui seraient contradictoires". L’individualiste radical le peut, lui. Le présupposé est la constante du choix rationnel, ce qui parait peu réaliste, l’observateur idéal n’existe pas, l’individualiste radical peut se fiche complètement de la contradiction (se demander si un choix contradictoire en éthique est nécessairement mauvais)

Moi : à partir du moment où on discute d’arguments éthiques, il faut bien qu’il puisse y avoir quelque chose comme une rationalité de nos choix. Au moins comme une justification possible de nos choix. Vous voulez un relativiste absolutiste. Je crois que ce concept est contradictoire. C’est ce que j’ai voulu montrer. J’ai voulu faire comprendre pourquoi la figure du relativiste absolu n’est pas celle d’un agent moral précisément pour les raisons que je développe ici.

Vous : "On peut supposer que tous les observateurs idéaux décideront tout à la fois que Sam doit retourner l’argent à son propriétaire, et qu’il doit faire œuvre de charité". Cette situation est une situation purement abstraite. Elle ne peut arriver dans le monde, ou qu’un instant. Cette personne n’existe effectivement pas, ce n’est pas un argument. Beaucoup de questions -pardon- mais je ne vois pas quels arguments rationnels (universels) peuvent aller vraiment à l’encontre du relativisme - ou tout du moins du perspectivisme. Je me demande réellement ce que vous en pensez...

Moi : cette situation est moins abstraite que celle du Trolley qui fait les beaux jours de la philosophie pratique ... Les arguments discutés ici posent la question de la résistance de la position relativiste et de la possibilité de la radicaliser. C’est clairement sur ce point que nos positions divergent. Merci de vos questions et objections. J’ai répondu au mieux.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 juin 2012.



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