Nous sommes à une époque où nous croyons être si prudents lorsque nous sommes si imprudemment relativistes qu’il est important de comprendre le type de raisonnement que nous menons lorsque nous adoptons des positions de ce type. Je prendrai, de l’argument relativiste, la version minimale. Il affirme qu’il n’y a pas de point de vue absolu. Il est nécessaire de prendre en compte cet argument pour réfléchir sur la différence qu’il y a entre :
1/ poser une affirmation concernant la dimension éthique d’une conduite, d’une décision, d’une action,
2/ affirmer que celle-ci sera reconnue par les autres,
3/ et poser une exclusive.
De ce point de vue la question du relativisme éthique et du point de vue absolu est évidemment centrale, puisqu’on se demande si avoir une position éthique, reconnaître à une décision une valeur éthique est la position exclusive d’un point de vue absolu.
Il ne s’agit évidemment pas de tomber dans le sophisme de l’individualisme tel qu’il est dénoncé par Brenda Cohen, « Three ethical fallacies », Mind, New Series, 1977, vol. 86, p. 78-87. Le premier des sophismes qu’elle dénonce est en effet le sophisme individualiste selon lequel on peut affirmer seul et indépendamment de toute autre considération que quelque chose est bon pour soi.
Elle conteste en effet qu’on puisse être légitimé à dire que ce qu’on a fait était bon à nos propres yeux, par exemple quand il s’agit d’un meurtre en série. La question est intéressante parce qu’elle nous indique un type d’argument qui ne peut pas devenir un argument éthique. En effet, la particularité de cet argument est qu’il ne vaut que pour celui qui l’emploie, au moment où il l’emploie, dans des circonstances qui sont éminemment particulières et reconnues comme telles. En d’autres termes, c’est une conception privée de la moralité (Cohen, 1977, p. 78) dont elle conteste qu’elle puisse permettre d’asseoir ce qui devrait être un argument moral. Elle conteste en effet qu’un argument de type éthique puisse ne valoir et n’être reconnu comme valable que par et pour un unique individu et soutient qu’il faut qu’il puisse, pour pouvoir accéder au statut d’argument éthique, être en quelque manière généralisable ou universalisable.
Le problème selon elle vient de ce que l’on confond et que l’on mêle des affirmations qui ne sont pas les mêmes et qu’il faut garder distinctes :
1/ L’affirmation selon laquelle ce que dicte sa conscience à un individu est toujours droit,
2/ L’affirmation selon laquelle un individu ne devrait jamais se voir contraint à aller contre ce que lui dicte sa conscience,
3/ L’affirmation selon laquelle il est toujours mauvais de contraindre quelqu’un à aller contre ce que lui dicte sa conscience.
Elle considère que c’est (1) qui est une affirmation inconsistante. Et je la suivrai volontiers sur ce point. Quoi qu’il en soit, (1) et (2) ne conduisent pas à (3) avec quoi on les confond souvent.
Or la question qui se pose est celle de l’irréductibilité de l’éthique à une affirmation qui ne vaudrait que de manière particulière, à un moment donné, pour une personne donnée. Cette figure de l’argument paradigmatiquement non éthique est bien évidemment d’inspiration kantienne, au sens où, dans ce cas, nous sommes dans une structure de l’opposition de l’individu à toute forme de régulation. Il n’est pas d’accord pour qu’on agisse comme lui, alors comment peut-il être d’accord pour agir comme il le fait ? Le sophisme semble venir de cette figure de l’exception que l’on ne fait que pour soi : on considère qu’une conduite ne doit pas être tenue par les autres, mais alors on renonce à un très bon argument pour tenir soi-même une conduite, qui est l’argument qui dessine un accord de tous les membres de la communauté (par exemple de tous les membres de l’humanité, ou de tous les êtres rationnels), pour agir comme ils le font.
L’observateur idéal
La distorsion opérée par la figure de l’individualisme radical est l’exacte négation de la figure de l’observateur idéal, dont les décisions sont capables de réaliser l’accord de tous, alors que la figure précédente revendiquait le désaccord comme figure constitutive de son choix. On peut dire que, dans l’individualisme radical, il y a l’affirmation que, même si ce que je fais n’est bon que pour moi, et mauvais pour tous les autres x, la quantification existentielle passe outre la quantification universelle.
Cette figure de l’accord est par exemple réalisée dans la personne de celui qu’on détermine comme l’observateur idéal et qui ne manque pas d’être un personnage important dans le champ de l’éthique. B.C. Postow, "Ethical Relativism and the Ideal Observer", Philosophy and Phenomenological Research, Vol. 39, No. 1 (Sep., 1978), pp. 120-121 pose bien le problème dont il est question ici.
Postow propose de considérer que l’observateur idéal ne peut pas décider d’actes qui seraient contradictoires. Qu’il ne peut vouloir que des actes qui ne soient pas contradictoires entre eux. L’exemple qu’il discute est une variation sur le célèbre exemple du dépôt. Supposez que Sam trouve de l’argent, et qu’il puisse, soit le rendre à son légitime propriétaire, soit s’en servir pour faire une œuvre de charité. On peut supposer que tous les observateurs idéaux décideront tout à la fois que Sam doit retourner l’argent à son propriétaire, et qu’il doit faire œuvre de charité.
La difficulté qui se pose ici, bien évidemment, est qu’on en arrive à un conflit de devoirs entre, d’une part, rendre l’argent, et d’autre part, faire œuvre de charité, puisque les deux sont rendus obligatoires par la morale, mais que l’un est exclusif de l’autre. Et on parvient donc, à partir de là, à constituer quelque chose comme un conflit de devoirs, puisque deux actions sont obligatoires en même temps mais qu’elles sont également exclusives l’une de l’autre.
En particulier, Postow souligne que le fait qu’il soit bon que Sam rende l’argent à son propriétaire signifie la même chose que de dire qu’il est mauvais qu’il ne le fasse pas. Et dire qu’il est bon qu’il s’en serve pour accomplir son devoir de charité implique qu’il est mauvais qu’il ne s’en serve pas pour accomplir les obligations liées à la charité. On peut donc faire apparaître ici le conflit en jouant sur la traduction des affirmations en doubles négations, ne pas faire le bien est la même chose que faire le mal. La négation peut se déplacer sans que le sens de la proposition soit changée en rien. On notera une chose importante ici, qui est que les devoirs sont instanciés et que l’on travaille sur des devoirs que par ailleurs, on reconnaît, indépendamment de cette situation, dont on discute comme s’il y avait, en soi, dans le monde des idées, un devoir de charité et un devoir lié au dépôt, disons d’honnêteté.
Postow suggère alors de compléter les déterminations de celui qu’on appelle l’observateur idéal et de lui interdire d’ériger en devoirs des actions incompatibles entre elles. Il complète ainsi la liste proposé par Roderick Firth dans « Ethical Absolutism and the Ideal Observer », Philosophy and Phenomenological Research, Vol. 12, 1952, pp. 317-355 qui suggérait que celui qu’on pourrait appeler l’observateur idéal devrait être soumis aux mêmes lois psychologiques que ceux qu’il observe et dont il observe la conduite, qu’il devait être omniscient dans les domaines extérieurs à l’éthique, être capable de percevoir et d’imaginer avec la force de la perception les situations qu’il se représente, être impartial et dépourvu de passions.
Or ces arguments reposent implicitement sur l’idée que, si on dispose d’une représentation éthique d’une situation, elle n’est valable que si elle est éthique à l’exclusion de toutes les autres. En effet, constater la diversité des solutions éthiques, et poser cette diversité comme un problème, ne peut se faire que si on considère qu’une solution éthique n’est adoptée que si elle est adoptée, certes, à l’exclusion de toutes les autres, mais surtout si nous considérons qu’aucune autre solution ne peut être éthique à son regard. Soulever la question du relativisme d’un point de vue philosophique permet de comprendre les représentations qui sont sous-jacentes à de telles affirmations. La question demeure de naviguer, en éthique, entre des affirmations de principe qui se présentent comme telles mais qui soient pourtant conscientes des difficultés qu’il y a à les poser.
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juin 2012.

