De l’écriture et du genre
Je me suis sincèrement demandé, au delà des archétypes éculés type Madame Verdurin, ce qu’est écrire, ce qu’est tenir un blog et pourquoi je trouve si infiniment agressant d’être catégorisée comme "femme" tenant un blog.
Même si factuellement, les blogs littéraires sont essentiellement féminins comme il nous est rappelé régulièrement. Je me suis demandé pourquoi je trouvais ce fait complètement insignifiant. Aussi insignifiant que de savoir si on lit un gaucher ou un droitier, un buveur de thé ou de café, un amateur de chewing-gum à la chlorophylle ou de pastilles Vichy. Certes, le sexe est plus important qu’une pastille Vichy … en revanche sa pertinence au regard de l’écriture ne m’apparaît pas plus que celle de la pastille Vichy, tandis que d’autres la mettent en avant.
D’abord parce que cette sexualisation de tout est agressante.
Pourquoi y aurait-il, comme on le lit parfois, une "littérature de femmes" ? ou des "blogs de femmes" ? Pourquoi, dans ce cas-là, ne précise-t-on pas qu’il existe une littérature d’hommes ? Comme Proust par exemple, ou Joyce, qui écrivent une littérature d’hommes et sont donc des représentants … non, n’est-ce pas ? C’est complètement idiot. Mais pourquoi est-ce idiot concernant un sexe et pas l’autre ?
Si on essaie de transposer la classification homme / femme dans l’écriture, je ne comprends pas comment identifier les blogs, je ne sais pas si on a affaire à un blog de femme parce qu’il est tenu par une femme ? parce qu’il parle de contenus qui intéressent surtout les femmes ? Et comment identifiera-t-on ces contenus … sans tomber dans la caricature la plus triste. On peut, je pense, être un homme et tenir un blog dédié aux cupcakes … La tenue d’un blog consacré aux cup-cakes est-elle une occupation féminine ? Les hommes dans ce cas-là ont-ils droit à tenir un blog féminin ? Comment classifiera-t-on leur activité ? Est-ce pertinent ? Souhaitable ? Utile ? Éclairant ?
Voilà les questions absurdes et casuistiques sur lesquelles on bute quand on manipule une distinction aussi peu pertinente.
Je pose également très sérieusement, et avec une conscience aigüe de la difficulté que rencontrent ces personnes à trouver des lieux d’expression dans la société, la question du statut des blogs tenus par des personnes trans-genre. À quelle identité sexuelle seront-elles renvoyées dans le geste de tenir un blog ? Le sexe qui est inscrit sur leur état civil ou celui qu’elles ont choisi de revendiquer comme le leur ? Poser sur les blogs une grille de lecture en terme de différence sexuelle revient à leur opposer sur Internet les mêmes lourdeurs que celles qu’elles rencontrent dans le monde social. Bravo ! Ça manquait, Messieurs les bien-pensant !
Si vous doutez de l’importance et de la pertinence de ces questions, vous devriez lire Ruwen Ogien. Pour ma part, si j’avais su quelles pesanteurs on rencontre sur Internet en étant identifiée comme une femme, j’aurais choisi un avatar masculin et j’aurais joué la carte du trans-genre entre mon moi corporel et mon moi sur internet. AuxBordsDesMondes aurait-il été enregistré dans la catégorie blog de fille ou blog de mec ? C’est subtile, n’est-ce pas ? Quels sont les rapports entre notre genre et le genre de notre avatar ? La question est une vraie question, et demande des développements plus amples que je réserve à un prochain billet. François Bon me signale cette étude, qui recentre le débat.
Le geste d’écrire est-il sexué ? Je trouve cette hypothèse absurde … et j’ai longuement pesé mon choix de l’adjectif, les premiers qui me sont venus à l’esprit étaient plus … verts ! Mais aussi plus réjouissants.
Pour moi le monde des concepts et celui du langage est le pur lieu de la liberté. Ceux qui me lisent n’ont pas à savoir si je suis une femme ou un homme, si je suis homosexuelle ou hétérosexuelle, ou bi-sexuelle, ou trans-genre. Cela ne regarde, dans mon existence, que très peu de personnes qui peuvent être intéressées par mon identité sexuelle. Mon identité d’auteur n’est pas sexuelle, n’en déplaise à ceux ou celles qui adorent mettre leur genre en avant. C’est un choix, une liberté, mais pour ma part, mon identité d’auteur n’est pas là.
N’empêche, pour intégrer AuxBordsDesMondes dans sa catégorie, je compte ouvrir très prochainement une série Girly, puisqu’on avait déjà les Billets d’Humeur !
Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 juin 2012.
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Messages de forum
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Pertinente réflexion sur l’écriture asexuée, via les blogs. Si écrire est le propre de la main et de la pensée humaine, il conviendrait de ne pas s’interroger sur le sexe de l’écrivain pour ne regarder que sa création, son monde et sa facture intrinsèques et la beauté artistique qu’il offre à celui qui le lit. Pourtant, il n’en est rien, et le lecteur aimera toujours savoir qui est celui qu’il lit. Pourquoi ? Se rassurer, catégoriser, discriminer ? Possible... Homme ou femme qu’ importe, si la création est art et si le créateur a du talent.
Les deux sexes sont capables du meilleurs et du pire. Qu’à l’unisson ils défendent l’écriture et ses résonances magnétiquement belles.
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Merci de cet accord. Le geste d’écrire a une liberté que les représentations sociales ne pourront jamais encadrer complètement. Il est rassurant, je pense, pour certains, de penser par catégories. Mais les êtres ne rentrent jamais parfaitement bien dans les catégories.
On m’accuse de d’être une bien-pensante parce que je conteste la pertinence de la distinction homme-femme dans l’écriture mais je crois que les bien-pensants sont ceux qui ont besoin de nous encadrer ainsi. Nous avons un lieu de liberté radicale, sur Internet. Comment éviter d’y transporter la poussière de ces représentations ?
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Pour avoir vu/entendu je ne sais plus quelle conférence sur la différence entre cerveaux masculins et cerveaux féminins, je sais une chose que j’ai retenue : il y a autant de différences (je parle du concret, assemblage de neurones, parcours des flux, possibilités de malléabilité, aptitudes) entre le cerveau d’un homme et le cerveau d’une femme, qu’entre le cerveau d’un homme et celui d’un autre, le cerveau d’une femme et celui d’une autre femme.
Et ton évocation du domaine du trans-genre, de ceux qu’on pourrait placer chez les "inclassables" est une merveille d’approche de l’autre, en sa totale différence.
Plutôt que de parler d’attributs hommes/femmes, signes physiques visibles qui, malgré tout, installent des barrières étanches entre les dits "normaux" et les autres, j’ai envie de dire qu’on n’écrit pas et qu’on ne pense pas avec un XX ou un XY tatoué sur le visage.
Il me semble que ceux qui voudraient le faire croire (ou le croient eux-mêmes, parfois sincèrement), vivent avec des barrières inutiles.
(quand je suis dans un bon jour, je me dis Oh les pauvres, et dans un mauvais jour Tant pis pour eux. Que c’est fatigant les classements. Est-ce que les martiens eux-même se trient aussi selon la couleur de leurs tentacules ? je n’espère pas. Sinon, c’est à désespérer, et construire des fusées n’est qu’une occupation futile :-))
Bref, merci Isabelle.
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Merci Christine, de relier tout cela à la question des barrières, des frontières. Elles nous étouffent suffisamment dans le monde social. L’identité numérique n’a pas à dupliquer notre identité sociale. Elle est un lieu de construction de l’individu tout comme l’écriture est une construction de l’individu. Il est donc absurde et insignifiant de le renvoyer, dans le lieu de l’écrire qu’est Internet, à des catégories qui enserrent et encadrent. Je ne sais pas si j’arrive à rendre compte de la complexité du rapport au genre. Je sais seulement que Merleau-Ponty considérait, bien avant les déploiements de la philosophie du genre que nous connaissons actuellement, que toute femme avait une part de masculinité et tout homme une part de féminité. Ce que ces catégories brutales ignorent complètement … Plus les visions sont simplistes, plus elles sont violentes symboliquement.
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est ce lâcheté ou relativisme dû à mon âge (tout était à conquérir alors, spécialement si on choisissait un métier "masculin" c’est à dire la plupart, et n’avions d’autre horizon que la robe de velours noir, le collier de perles et les enfants) qui fait que je choisis de penser que ceux qui pratiquent ce genre de discrimination là aussi sont simplement des imbéciles et ne méritent qu’un haussement d’épaule en s’éloignant.
Reste que dans la vie hors blog une femme célibataire n’existe pas, ce qui n’est pas le cas pour un homme..
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Vous avez raison, il est temps de hausser les épaules et de tourner la page. Je ne peux que déplorer la réalité sociale que vous dénoncez. Peut-être ai-je le vague espoir que dénoncer ces représentations les fera reculer … mais je sens poindre la lassitude, moi aussi, face à la bêtise dominante.
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Bonjour,
Merci de cet article, merci du précédent aussi, je crois qu’il est bon de s’interroger comme vous le faites sur le statut du blogueur/écrivain, bon de constater qu’en effet toutes ces catégorisations sont vaines.
Depuis bientôt dix ans, j’ai tenu près d’une quinzaine de blogs et mes avatars étaient multiples. J’ai été femme, jeune fille, jeune homme, enfant, homme, j’ai été professeur, écrivain, photographe et caissière aussi, j’ai été il et elle et on aussi parfois, j’ai été colère, passivité, mélancolie, désir, haine, joie... j’ai écrit des textes pornographiques dans lesquels des hommes se reconnaissaient, j’ai écrit des textes témoignages de femme battue ou opprimée et les commentatrices auraient pu les écrire elles aussi... Comment dire mieux ?
Peu importent le sexe, la religion, la culture, le métier ou l’âge, seul l’écrit m’importe.
Ce qui m’émeut, ce qui me fait vibrer, me touche, ces mots qui vont me faire rire pleurer rêver gueuler, c’est cela qui importe.
Qui a écrit ces mots ? Un homme ? Une femme ?
Est-ce vraiment important ?
Sur la toile, ce sont les mots qui comptent.
Sur la page, ce sont les mots qui comptent.
Faut-il encore parler de Céline ?
Oui, il était antisémite. Oui, ses mots me touchent...
J’ai aimé des hommes et des femmes dont je détestais l’oeuvre mais ce n’était pas leur oeuvre qui m’importait, c’était leur personne parce que c’était avec elle que j’étais en relation.
J’ai aimé des oeuvres dont je détestais les auteurs mais ce n’était pas l’auteur qui m’importait mais ce que l’oeuvre avait à me dire parce que c’était avec elle que j’étais en relation.
Qui a écrit ces mots ? Un homme ? Une femme ?
Est-ce vraiment important ?
Non.
Voir en ligne : http://pourquoilimparfait.wordpress.com/
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Merci d’apporter de la vie et de l’expérience à ce que j’ai dit à ma manière. Nous sommes d’accord. On a droit à dessiner soi-même les contours de sa présence et à la modifier en fonction de nos élans. Le monde social nous renvoie constamment à une apparence, sur laquelle nous ne pouvons pas tout, qui nous est pour partie imposée, même si nous pouvons jouer sur les marges et la prendre en charge, choisir de l’assumer d’une manière ou d’une autre. Mais les marges sont ténues. Tandis que sur Internet nous apparaissons par l’écriture. Nous avons donc une réelle liberté dans le choix de nos modes d’apparition. Nous pouvons modifier ce que nous sommes en modifiant nos phrases. Cette légèreté et cette fluidité de l’être que nous sommes quand nous sommes auteurs, quand nous intervenons en tant qu’auteurs dans le monde de l’écrit ne doit pas être remise en cause par des classifications complètement insignifiantes. Cette étroitesse d’esprit ainsi manifestée est ce qui m’a poussée à intervenir. Merci de la largeur de vue dont vous faîtes preuve.
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Here is a question. The sex of the author of any writing is not important- but why do men still want action books/films and women romance books/films ?
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No, you’re not right !
I hate romance books/movies
I love philosophy and colours and spinach. Do you ?
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