J’ai laissé courir ce deuxième atelier sur le langage et la circularité sur le mois de mai ; il semble que ce soit une bonne périodicité, du moins une périodicité que je propose de tenir ici, aux bords des mondes, pour cet atelier d’écriture philosophique. J’ai plaisir à constater qu’il attire les lecteurs et surtout les interventions, belles et originales. Le forum du discussion reste ouvert à chacun, bien évidemment, même si je fais brièvement le point.
Je ne tiens pas à répondre, dans ce billet, à la question que j’ai posée, d’abord parce qu’elle est extrêmement difficile et qu’il faut, pour l’affronter, un sérieux courage que vous avez eu. J’en dirai seulement quelques mots parce qu’il me semblerait ne pas faire assez de cas de vos interventions si je ne tentais pas d’en souligner, subjectivement et à ma manière, les apports, la richesse, les déploiements, les échos qu’elles peuvent trouver.
La consigne était sans doute difficile, précise, technique et les réponses se sont déployées dans les interstices qu’elle laissait avec une réelle élégance et une grande finesse.
D’abord, je remarque que personne n’a au fond pris très au sérieux cet argument de la circularité. Je me suis sentie un peu comme ces philosophes assemblés, convaincus par Zénon d’Élée que la flèche vole et ne vole pas, selon la belle expression de Paul Valéry. Zénon les avait convaincus par l’argument suivant : si l’espace est divisible à l’infini, alors il y a une infinité de points entre le point A et le point B, et donc la flèche mettra un temps infini à aller du point A au point B. Ce qui compliquerait aussi nos déplacements (je ne pourrais plus aller en x, par exemple, en un temps fini). Voilà la Grèce philosophique convoquée par Diogène, qui affirmait pouvoir leur prouver que le mouvement était possible. Les voilà tous, attentifs, voyant Diogène enfin arriver — il me plaît de l’imaginer au moins aussi en retard que les Stones, — traverser la scène, et repartir. Ce qui, après tout, était bien la preuve que le mouvement est possible.
Il me semble que la question vous a paru, au fond, plus un joli paradoxe qu’une chose très grave. Peut-être parce que nous sommes tous, de fait, dans le langage. Ce n’est donc pas si grave, après tout, qu’il soit circulaire. J’étais toute seule dans l’assemblée, et vous avez tous traversé l’atelier d’un seul élan … !
De beaux arguments ont été avancés, comme celui du vague, pour comprendre comment, à supposer que le langage effectivement ait une structure circulaire, nous ayons pu y rentrer. Les mots transporteraient avec eux leur part de mystère, de rêverie, de représentations, que nous pourrions nous approprier parfois par le geste, par l’usage, et non par une compréhension intellectuelle, ou du moins pas seulement par ce moyen.
Je ne déteste pas, pour ma part, imaginer le langage s’enroulant autour de nous pour nous permettre de prendre pied dans le monde. Les mots seraient vagues, permettraient quelque chose comme un jeu au sens mécanique de ce terme et donc la circularité, si elle existe, ne serait pas close sur elle-même. Peut-être les familles de mots sont-elles circulaires, dessinant des ilots les uns à côté des autres, des archipels de spirales, et nous voilà conduits à naviguer de l’un à l’autre, trouvant des ponts, des passerelles, des courants. J’ai souvent l’impression que suivre ses pensées revient à suivre un courant en s’attachant, surtout, à ne pas perdre sa dynamique.
À coup sûr, la question posée reposait sur un argument de logicien, qui tente de respecter la loi de la pensée selon laquelle le terme qu’il faut définir ne doit pas apparaître dans la définition. C’est un regard de logicien porté sur un instrument, le langage, qui est beaucoup plus labile, fluide, souple que les lois et les connecteurs logiques. Au fond, il m’a semblé que le problème ne vous inquiétait pas plus que cela, et que les plus tranquilles étaient même ceux qui naviguaient entre plusieurs langues, puisque plusieurs fois ils avaient réussi à entrer dans ces spirales.
Moi qui suis un peu trop logicienne, peut-être, je prenais le problème plus au sérieux mais je suis contente qu’il se soit allégé ! C’est la question des commencements, qui est toujours aussi complexe. Comment commence-t-on à bouger ?, se demande Aristote, pourquoi et comment passe-t-on de l’immobilité au mouvement ?, et il lui faut, pour y répondre, mettre en place la pensée de l’âme, comme point fixe autour duquel le mouvement peut se faire, car si tout est en mouvement, il est impossible de bouger.
Je me demande ainsi comment nous commençons, par exemple à parler sur un sujet qui nous intéresse, n’importe lequel. Il se produit comme un point de déséquilibre, un moment où nous parvenons à rompre le silence, à prendre la parole, à défendre une position, quelle qu’elle soit, sur un sujet sur lequel, un instant auparavant encore, nous étions silencieux. Qu’est-ce qui nous fait entrer dans ce mouvement ? Quelle est la force de nos pensées et du langage, forces conjointes, unies, qui soudain permettent ce mouvement ? Si le langage est une circularité, vous m’en avez convaincue, nous sommes à l’intérieur du cercle, et non à l’extérieur.
Ces questions sont liées, et je suis heureuse de cheminer en votre compagnie au milieu d’elles. Je vous donne rendez-vous au début du mois de juin, pour un nouvel atelier, le troisième. En attendant, le forum de discussion reste ouvert.
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 mai 2012.

