L’âme, selon Aristote, est liée à la possibilité du mouvement.
Aristote, regardant une articulation, et le mode de fonctionnement du mouvement, et les conditions qui le rendent possible, conçut comme réponse à cette question, qu’il n’y a de mouvement possible que si un point fixe est donné autour duquel se fait le mouvement. Ainsi, être désarticulé, en conclurais-je, c’est être tout entier en mouvement disjoints, c’est ce perdre dans la disjonction que j’ai éprouvée hier dans la dimension uniquement visuelle d’un parc de loisirs, accentuée par une musique enjouée qui atténuait toute pensée, à la limite, empêchait toute pensée.
Moi qui peux lire ou écrire ou travailler n’importe où venais de découvrir une limite à ce n’importe où : ici, ce n’aurait pas été possible. Ce n’était assurément pas possible, tant la discordance des impressions me traversait, tant l’anesthésie puissante de la musique de conte de fées empêchait de penser, et de rassembler en soi les morceaux de soi. C’est peut-être cela qu’on demande à un lieu pour pouvoir s’inscrire en lui : la possibilité d’y rassembler les morceaux de soi, après avoir été traversé des impressions sociales qui étouffent, délitent, épuisent, dispersent dans la discordance du monde.
J’avais déjà fait l’expérience de cette impossibilité d’écrire, mais qui n’était pas liée à un lieu, seulement à la présence des objets qui le remplissaient et dont l’âme, trop puissante, réduisait ma présence au silence, m’imposait une sorte de silence dont je parlerai peut-être ailleurs. Mais l’impression fut trop fugace, trop forte aussi pour que je puisse l’expliquer. Elle est liée à des objets du chamanisme que je ne connais que très mal, même si leur fascination est intacte en dépit de mon ignorance.
Explorer les lieux sans âme, ou ainsi dénommés, c’est se demander si certains lieux, en leur qualité propre, manque de ce point fixe qui rend possible en eux de se mouvoir (et donc de s’arrêter, de les habiter) au point qu’ils obligent seulement à les traverser. Si l’âme est ce point fixe qu’évoque Aristote, point nécessaire au mouvement, le rendant possible, j’ai l’intuition qu’il y a deux sortes de lieux, ceux dans lesquels nous pouvons habiter l’espace, et ceux dans lesquels nous ne pouvons que passer sans rien inscrire de notre histoire, de notre vie, de notre être.
Est-ce seulement subjectif ? Je ne peux pas entièrement écarter cette hypothèse. À mes yeux, l’Aix-en-Provence qui seulement se traverse dans les décombres des trahisons et des écœurements est sans âme. J’imagine que c’est purement un point de vue subjectif. Mais l’âme n’est pas épuisée par la question de la subjectivité. Elle est, selon moi, celle des résonances des lieux en soi, et de l’inscription possible de l’être en eux.
Alors la question demeure : pourquoi y a-t-il parfois une âme dans un parking, dans une petite ville, et pourquoi ai-je eu tellement envie de fuir dès que je suis arrivée dans telle demeure, au demeurant bourgeoise, confortable et manifestant un souci esthétique, dont les habitants m’accueillaient chaleureusement, sinon parce que je sentais ce manque, et cette impossibilité d’y reposer la fatigue des mouvements ? Est-ce purement subjectif ? Auquel cas la question se dissoudrait d’elle-même …
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 mai 2012.
