De guingois, 6


— Ça penche, c’est tout de guingois, qu’est-ce que ça penche, c’est la ligne d’horizon ou quoi ? Je me souviens de ce petit outil qu’il avait posé sur son bureau, on savait tout de suite si c’était droit ou si ça penchait, parfois je m’en emparais, et alors oui, on savait que des sols penchaient qu’on pensait plat, que des surfaces penchaient sur lesquelles pourtant on posait des liquides bouillants, on s’apercevait de la tromperie, on croyait qu’on marchait à plat, sur le monde solide et stable, et en fait ça penchait, tout le temps, sans prévenir, sans qu’on s’en aperçoive, personne ne nous le disait, et on marchait sur des dièses, sur des bémols, ça penchait, c’était de travers, de guingois, et on pouvait ne jamais le savoir, ne jamais même le soupçonner, mais en fait le monde est déglingué, il est complètement déglingué, ça penche, si ça continue, parce qu’après tout, ça pourrait continuer, rien ne s’y oppose, si ça continue comme ça, on va tomber, moi qui croyais que le monde était solide et qu’on pouvait lui faire confiance, je ne sais pas pourquoi je croyais ça, c’était comme ça, c’était dans ma tête, c’était comme ça, j’y croyais si fermement, c’était une telle certitude, c’était comme un fil, un fil qu’on pouvait suivre, on pouvait s’y tenir, suivre le fil, traverser comme ça tout le jour, et celui aussi des pensées, le fil des pensées, on pouvait le suivre, et on pouvait aller, comme ça, aller dans le monde, avancer, marcher, s’aventurer, et puis tout d’un coup, très doucement mais tout d’un coup, les choses se sont mises à pencher, à se fissurer, à se déliter, j’ai perdu mes certitudes avant même d’en avoir, j’ai trop tiré dessus et sans doute la tension sur la corde était trop forte, elle n’a pas tenu, alors avant qu’elles commencent à palpiter, je n’en avais pas encore, avant même qu’elles palpitent et me permettent d’affirmer haut et fort ma présence, elles sont tombées, elles ont dû rouler sur la surface, la surface inclinée du monde, elles ont dû rouler, puis tomber des bords des mondes, évidemment, c’était prévisible, mais je ne l’avais pas prévu, elles ont roulé, de plus en plus vite, peu à peu le mouvement s’est accéléré, elles ont roulé comme des canettes de coca vides dans le métro quand un coup de frein, à l’arrivée en station, leur fait traverser l’espace entier de la rame et que personne ne se penche pour les ramasser, pour les jeter, on les regarde, on les laisse rouler, on fait semblant de ne rien remarquer, c’est important, ça, faire semblant de ne pas remarquer qu’une canette roule et traverse tout l’espace, même quand elle vient heurter un pied ou un sac posé sur le sol qui penche, parfois l’une d’elles perd un peu de liquide et laisse une trace marron et poisseuse derrière elle, et ça ne fait rien, tout le monde fait comme si de rien n’était, et dans ces cas-là je trouve que la canette a l’air plus vivante que les masses impassibles des voyageurs, et bien pour les certitudes, il s’est passé la même chose, la même chose exactement, elles ont roulé sur le sol, j’étais toute seule, on ne freinait pas, en fait on accélérait, elles ont roulé en arrière, elles sont passées derrière moi, et soudain je me suis sentie beaucoup plus vivante dans ce monde de guingois. Pourquoi met-on si longtemps à se débarrasser de ses certitudes ?



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mai 2012.



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