En somme, il s’agit seulement de chercher l’immense.
Une fois qu’on l’a compris, c’est tout de suite plus facile, même si certaines tensions peuvent se faire. Il suffira, dans l’ordre, de refuser les frontières, de les passer, de les outrepasser, il faudra se soucier de les transgresser, de les franchir, de les oublier, de les abolir. Il est un peu paradoxal, certes, qu’il faille passer les frontières et présenter son passeport, pour les refuser, ou bien qu’il faille, à l’inverse, refuser les frontières pour prendre un billet d’avion et décider de les passer. En toute certitude il y a là, quelque part, une faille, sans qu’on puisse tout de suite dire laquelle, en toute certitude, et sans hésiter le moins du monde.
Il faut passer outre et aller chercher les impressions.
Elles ne viennent pas à nous d’elles-mêmes. Il faut les pister dans le dédale du monde. Se méfier des resserrements, des étouffements, ne pas se laisser immobiliser. Peu à peu le ciment de la réalité prend de mieux en mieux, peu à peu il se solidifie, on renonce à certains mouvements, à certains élans, c’est plus simple, ça ne brise pas les liaisons atomiques de la matière, alors on ne bouge pas, pas trop, de moins en moins. Le ciment prend et nous immobilise.
Tandis que parfois, il peut arriver qu’on sente un froid, un froid assez peu spectaculaire — il n’empêche pas certains de se promener dans le vent, de sortir sur les berges, de faire une promenade de santé en surplomb de la ville — et néanmoins, dans une certaine nuance de ce froid, dans une certaine qualité de ce qu’il est, se perçoit comme une menace et comme une promesse la possibilité des glaces arctiques. Dans la façon, intensément silencieuse, qu’il a d’enserrer et de tenir.
Je vais à la rencontre du silence.
Là où le monde est si étonnamment intense qu’il fait, un moment, seulement un moment, refluer les phrases. Il les réduit au silence de par sa seule présence. Elles reculent face à lui, se réassemblent, refluent encore un peu plus loin dans la conscience, se recomposent, retournent dans le lieu de leur extase et se ressaisissent un peu plus loin. Comme les vagues qui se brisent et sur les rochers et les unes sur les autres, et dont les ondes s’entremêlent en repartant vers le large.
Il y avait dans ce froid des déserts immenses, balayés par le vent. J’en suis sûre. Je l’ai senti. Je l’ai très exactement perçu. Comme j’ai perçu d’autres traits de ce monde que pour le moment je ne sais pas encore agencer dans les phrases. Et pour que toute cette immensité conserve du sens pour moi, il faut bien que je me réassemble autour d’elle. Les voyages n’ont du sens que si nous en acceptons les transformations.
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 avril 2012.
