Les silhouettes de Giacometti


Les silhouettes de Giacometti exercent sur nous leur fascination constante, jamais démentie. Silhouettes émaciées, et silencieuses, d’hommes ou de femmes, marchant ou immobiles. Silhouettes passant, aux bords des déséquilibres. Comment se fait-il alors que ces silhouettes stylisées se rencontrent dans les mondes que nous traversons ? Elles ont avec nous une familiarité étrange.

On ne peut pas expliquer la fascination qu’exerce une œuvre. Ce n’est pas de cela qu’il pourrait être question. Comprendre des liens, les tisser, peu à peu tisser la texture de la pensée. J’éprouve la même fascination étrange pour le concept d’objet arbitraire que Kit Fine a élaboré et je saisis une proximité entre eux, qui, dans le même geste, m’éclaire sur l’un et sur l’autre.
Dans sa conception, les objets arbitraires existent comme les objets ordinaires. À côté des objets ordinaires. Un objet arbitraire est, intuitivement, un objet dont on ne sait rien d’autre que le fait qu’il possède la propriété essentielle qui le fait appartenir à sa catégorie. D’un cercle arbitraire, on ne peut pas dire autre chose que le fait qu’il est l’ensemble des points équidistants d’un autre point. On ne sait pas s’il est tracé à la craie sur un tableau ou du bout du pied dans le sable.

Mais Kit Fine accorde qu’on ne prend pas le thé avec un homme ordinaire.
Je pense toutefois que les longues silhouettes de Giacometti sont des hommes arbitraires. Qu’ils se déplacent dans notre monde comme des hommes arbitraires. Les hommes de Giacometti, comme des hommes arbitraires, n’ont que cette propriété essentielle qui les résume à l’épure de leur silhouette.
Je pense que Giacometti a saisi les hommes arbitraires dans le mouvement de leur passage à la surface de ce monde.

C’est un mode particulier de perception qui perçoit, directement, immédiatement dans le réel, l’universel qui s’instancie dans le particulier.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 avril 2012.



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