En rebond au rebond de Maryse Hache !


C’est toute la question, si bien soulevée par Maryse Hache et qui éveille ici d’autres échos.
C’est tout la question et toute la surprise. La surprise du monde et de l’infinité possible des questions possibles et impossibles que nous nous posons à son propos, que nous soulevons, disséminons, provoquons, oublions aussi dans le grand courant de ce monde.
Les dieux sont dans la cuisine, ils sont aussi dans les détails. Ou plutôt, si les dieux existent, ils doivent être quelque part dans les détails de la cuisine. C’est là qu’on les trouve, qu’on les déniche comme on déniche des merles, et à cela, aussi, qu’on peut les démasquer.

Je me souviens, de ma fascination, enfantine, je me souviens très bien de son goût et de son sourire quand elle s’abattit sur moi — elle se constitua bien avant que j’aie lu Proust, et que j’en aie seulement entendu parler — pour le “petit pan de mur jaune”.
J’avais dû saisir au vol, au bond, une conversation d’adultes, trop haute pour moi, comme une confiture déposée sur une étagère à la fin de l’été, qu’on atteint en posant un tabouret sur une table, en déplaçant la table, en redoutant l’intervention des adultes, qui l’auraient volontiers donnée mais qui n’auraient pas voulu de cet échafaudage ; or moi je voulais de cette confiture à la condition de cet échafaudage, et plus encore de cet échafaudage comme condition de toute confiture possible, je voulais de ces acrobaties de ces voltiges de ces vertiges, et peu importe le résultat.
Je me souviens de ce jour où il fut question de ce petit pan de mur jaune, qui, dans mon esprit, fut évidemment un “petipan” de “mur jaune”. Ça sonnait comme marzipan, comme des amandes, des amandes douces et des amandes amères, mélangées, mêlées les unes aux autres, visiblement, je comprenais très bien qu’il y avait aussi, dans cette histoire, le dieu Pan, celui-là je le connaissais, et selon la compréhension que je m’étais faite de la mythologie, il buvait pas mal avec Dionysos, je comprenais bien très bien qu’il y avait là dans ce petipan de mur jaune, quelque chose d’absolument fascinant, mystérieux, enivrant et venu du monde des adultes …

… dont la transmutation me laissa sans voix, quand quelque temps après, je découvris leur secret : j’avais tourné et retourné dans mon esprit ce “petipan de mur jaune”, j’avais rêvé ses lézardes, ses fissures, son crépi, le soleil, j’en avais tant rêvé qu’il en vint à réapparaître au détour d’une de mes phrases, à propos des amandiers et des amandes présentes dans un petipan déposé dans un mur, qu’on reconnaissait aisément, à sa couleur jaune, et alors, je m’en souviens, les adultes m’expliquèrent me montrèrent intervinrent dans mes rêveries, y prirent la parole, y mirent d’autres mots, un peintre, une ville, et surtout un autre mot, une suite sonore et constituée et très différente, qui recoupait la précédente mais un peu par hasard, la suite sonore et métamorphosée du “petit pan de mur jaune”.

Qui n’entra pas du tout en concurrence avec le “petipan de mur jaune”, à côté duquel je rangeais sans inquiétude, comme une confiture de fraises et une gelée de groseille, ce nouveau trésor que je venais de grappiller, d’un “petit pan de mur jaune”.

Mais alors il n’y a pas de détail. Seulement de très fines et très résistantes accroches des rêves dans le langage.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 janvier 2012.



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