Renaître ( troisième mouvement) (2)


La vitesse décroît, lentement, au début sans doute a-t-elle décru insensiblement puis il est devenu un peu plus net que le train perdait de la vitesse, qu’elle s’amenuisait, puis l’extinction du mouvement est devenue plus sensible, jusqu’à se produire par à-coup, le train hésite dans le paysage et on sent que le mouvement est en train de s’estomper, le mouvement qui nous englobait peu à peu se défait, se déstructure, se déprend de lui-même, jusqu’à s’éteindre sans aucune raison apparente, sans rien dans le paysage qui arrête le regard, on ignore pourquoi le train est en suspens dans l’espace, pure gratuité de la suspension de tout mouvement. Jusqu’à atteindre la plus parfaite immobilité. Arrêté dans le paysage.

Il y a déjà quelques instants que nos pensées se dispersent dans l’espace immobile à travers la buée des vitres et c’est à ce moment qui déjà se perd et se dissout dans l’attente qu’une voix précise que le train est arrêté en pleine voie, nous le savions déjà, nous attendions qu’il se passe quelque chose, que le mouvement reprenne et il ne nous est donné qu’une description de la situation immobile et inchangée dans laquelle nous nous trouvons, la voix ajoute "pour votre sécurité, veuillez ne pas ouvrir les portes et ne pas descendre du train", nous reprenons la phrase dans nos pensées, nous la roulons comme un galet lisse mais une aspérité, aussi minuscule soit-elle, retient le mouvement, le train n’est pas arrêté en pleine voie, il est arrêté n’importe où, il ailleurs, il n’est pas arrêté en pleine voie, il est arrêté au beau milieu du paysage qui, de l’annonce faite, devient soudain interdit, prohibé, donc atteignable.

De l’annonce qui contredit tout possible de la sorte (se lever, se déplier, quitter da place, descendre, hésiter, regarder par la fenêtre vitrée de la porte, hésiter, et puis finalement déverrouiller les possibles, ouvrir la porte, respirer l’air frais, sentir la pluie, descendre le marchepied, se tenir droit, envisager d’être debout dans le paysage, le parcourir des yeux mais non derrière une vitre, le sentir, sentir le sol sous ses pas, s’imaginer sentir la granularité du sol crisser sous les pas qui commencent leur longue suite, sentir le vent, la pluie, et finalement s’éloigner sur le sol crissant … ) et qui les ouvre en même temps qu’elle les écarte, il devient net et précis comme la sensation du givre, qu’il est possible, puisque le train est arrêté, non en pleine voie mais en plein milieu du paysage, possible d’ouvrir les portes et de descendre du train arrêté ailleurs.

La voix précise, en creux, dans ce qu’elle écarte et efface et oblitère, que nous ne sommes nulle part, que nous avons atteint nulle part et qu’il suffit à présent de s’éloigner dans le paysage soudain à notre portée.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2017.



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