Renaître ( deuxième mouvement) (10)


À rebours du réel, la cellule rythmique indéfiniment répétée de la marche, dans une boucle infinie et parfaite, parfois, rend possible ce pas de côté, ce très léger décalage qui allège le soir, on ne peut rien espérer, rien attendre de tel, qui, parfois, se produit de la pure et simple répétition, sans que nul mécanisme n’intervienne ici ni ne puisse être sollicité, et le geste devient parfaitement juste de se retirer de toute attention fragmentaire dont le jour s’est hérissé, de toute attente tendue et épuisante, qui nous aura lacéré de toute angoisse possible, s’enfonçant dans la conscience, tout le jour durant, les sollicitations morcelant notre présence et nos élans les fragmentent en autant de parcelles de nous, épuisées, s’éteignant dans la tentation de fuir, aussitôt arrêtée, tentation aussi arrêtée, retenue, revenant nous heurter de plein fouet, comme une vague de tempête contre la base du phare isolé en plein ailleurs, je n’aspire qu’à y revenir, je n’aspire qu’à revenir respirer l’odeur intense de l’océan à la base de sa verticale, sinon le choc en retour revient et nous fissure un peu plus, présences de nous laminées, nous ne résistons pas à la lame de fond du réel, dont nous nous retirons dans la cellule rythmique de la marche, indéfiniment répétée, alors seulement, à rebours du réel, dans la cellule rythmique de la marche, à la surface du monde, on fait en sorte d’effacer les instants détachés comme des syllabes dans la continuité du mouvement et du geste redevenant un, le mouvement redevenu nôtre s’étire enfin comme un coup d’archet parfaitement lent, tenu en équilibre au-dessus du silence qui l’attend, auquel sans doute il reviendra puisque de lui il est né, au-dessus duquel il se tient au-delà de toute espérance, la seule chose que nous pouvons faire pour passer en équilibre à la surface du monde est de ne rien espérer, au-delà de toute attente, se tenir en retrait de toute attente, la précaution est extrême, passer en équilibre, ne rien espérer, ne rien attendre qu’une volute fumée se noyant dans l’air du soir, on peut attendre d’elle qu’elle s’élève à la verticale de nos pensées et les dilue dans le crépuscule, cela seulement, marcher à la lisière des vagues, là où le réel s’effrite et perd sa force, là où les vagues viennent se terminer après les gouffres traversés, elles se contentent d’enserrer les chevilles, de seulement les caresser, et laissant la marche se poursuivre dans l’écume mousseuse, rendent les instants légers comme un baiser, ne rien attendre qu’une fumée, qu’un souffle, les façades alors se lézardent, le réel cesse d’étouffer nos élans et le temps auquel on échappe instaure dans l’espace comme une respiration.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 avril 2017.



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