Renaître ( deuxième mouvement) (9)


Ensuite c’est une question de pure attention, il faut l’aiguiser et ne rien bousculer, il est devenu possible de se tenir à la limite du réel et de l’irréel, les eaux se partagent et se répartissent entre l’un et l’autre, qui ruissellera dans la conscience, ou prendra forme dans le réel, ou se dispersera, se délitera et pourtant nous fait être, il est donné de marcher en équilibre à la frange givrée des souvenirs, à la marge des possibles, au-delà de toute impression actuelle, indépendamment de toute information des sens donnée par le monde, sans qu’on la demande, de toute aspérité du sol, il devient possible de mêler souvenirs et attentes, pures images et descriptions implicites, et les détails les plus touchants de soi seul connu se superposent à la scène du monde, reprennent vie dans la rue lisse en impassible, et les voix résonnent hors du temps, c’est là que nous nous croisons, que nous nous sommes croisés, à moins que ce ne soit pas le cas, que ce ne soit pas tout à fait un souvenir, et pourtant il devient possible de se déplacer sur le liseré de sel que déposent les vagues à la limite la plus extrême de leur souffle et de leur mouvement, quand elles ont épuisé le mouvement de l’océan, et à la condition de suivre attentivement leurs ondulations, on peut rester un temps dans cette marge d’indétermination, espace seul abrité du vent glaçant ; elles laissent sur le sable les souvenirs impalpables des gouffres qu’on n’a pas traversés, et dans la trace de leur présence, seule impression qu’on en aura, qu’on pourrait aisément ne pas voir, ne pas même remarquer, qu’on foule et qu’on efface de nos présences opaques projetées sur le monde, il devient possible de se tenir à la verticale de soi, de ne plus basculer, pour un moment, ne plus basculer de nouveau dans le réel usé, épuisé, de laisser s’effriter les impressions à la lisière imprécise de la conscience, de ne basculer ni d’un côté ni d’un autre, en se tenant là où la matière du monde se délite, où la conscience se perd et se dilue, alors autant qu’il est donné de le faire, il devient possible de suivre cette ligne indécise et exacte, sans trébucher d’un côté ni de l’autre, les pas n’accrochent pas, ne glissent pas, on ne sait pas dans quelle frange du monde on se trouve, ni dans le réel ni dans l’irréel, les silhouettes effacées se projettent en ombre sur les murs, et on se déplace à la frontière sinueuse de l’irréel et du réel.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 avril 2017.



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