Renaître ( deuxième mouvement) (7)


C’est à ce moment là enfin, tellement cherché, qu’on s’éloigne de soi, c’est à ce moment, hypnotique, entre tous hypnotique, inespéré, le moment qu’on cherchait, qu’on a si longtemps cherché, on l’a cru perdu, impossible, oublié, comme une plage de silence hors d’atteinte, et pourtant on la trouve en soi, c’est en soi qu’elle est, une étendue lisse et calme de silence qu’on a cru trouver ailleurs, qu’on a voulu penser ailleurs, loin de soi, on la cherchait, errance à la surface du monde, sans la trouver, géolocalisation inefficiente de l’errance, et inversement, dans le mouvement désordonné le bruit devenait de plus en plus intense, inavoué, insupportable, gestes désespérés, c’est à ce moment là, on n’y croit plus, on n’attend plus, rien, on marche, simplement, on ne va nulle part, on ne cherche rien, aucun abri, aucun endroit, on traverse une ville qu’on connaît tant qu’on ne la remarque plus, que les détails, les inscriptions, les détours, les dédales ne nous arrêtent plus, on traverse un espace immense, simplement bercé par le rythme des pas, de ses propres pas, rien que cela, rien d’autre cela, dans la perfection la plus absolue de l’éloignement consentie, de l’indifférence, comme après avoir traversé une tempête pour arriver au rivage calme et indifférent qui nous recueille, il faut surtout abandonner tout espoir, toute attente, se dépouiller de toute attente, de tout espoir, les abolir dans l’hypnose de la marche, des pas, du rythme des pas, de la marche, place de silence, en soi, alors on en arrive enfin, quand on ne l’espérait plus, qu’on ne l’attendait, à cette plage de silence, étendue immobile et vide, en soi, simplement on s’évitait, on évitait de rentrer, de revenir, de se retrouver soi avec soi … comme si on avait fait tous ces pas, comme si on s’était installé dans le rythme hypnotique de la marche simplement pour s’éloigner de soi, simplement pour échapper à la présence constante de soi, ce bavardage incessant, ces paroles incessantes, de soi à soi, lassant, harassant, et tout le jour insipide et insignifiant, dont on s’éloigne dans le soir, en marchant en sa seule compagnie, en la laissant s’effacer, en l’effaçant de soi, de ses pensées, simplement dans le rythme de la marche, on traverse la ville qu’on connaît trop, qu’on n’a jamais aimée, minérale et vide de toute impression, on traverse le temps, comme si l’espace et le temps disparaissaient l’un et l’autre dans le rythme hypnotique de la marche, il ne demeure que le silence en soi, immense, ouvert, on remonte, on tourne, on esquive, et soudain l’espace s’ouvre, en soi, immense, de silence et de calme, dans le rythme de la marche, et alors on est à ce point très précis de la géolocalisation de la conscience de soi où, pour un temps, plus rien n’importe.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 avril 2017.



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