Renaître ( deuxième mouvement) (6)


À un moment, lentement, plus lentement que la marche elle-même, qui s’assure d’un rythme marqué et vibrant, vient le moment hypnotique : nos propres pas nous fascinent, ils en viennent à absorber nos pensées qui, l’instant auparavant, étaient encore à la surface du monde, au point de contact du monde et de nous, traversées de lui et de recoupements, mais la répétition aidant, le temps et la répétition s’aidant l’un et l’autre, s’entrelaçant, ils nous mènent à eux, installent leur rythme dans le corps, et assènent ce que nous sommes, que nous ne savions pas être, que nous ne nous savions pas pouvoir dire. Sans doute les vibrations de chaque pas remontent-elles le long de la colonne vertébrale, selon la ligne verticale de toute affirmation, puis elles parviennent à se faire ressentir le long de tout le corps, jusqu’à la nuque, jusqu’aux épaules, toujours est-il, quelle qu’en soit l’explication empirique et factuelle, sans doute déjà dûment établie en dépit de toute mon ignorance, qu’elles se mêlent aux pensées, les traversent, les rythment et les recomposent, et que les pensées se mêlent à elles, oublient le monde à l’entour — la question n’est plus : par où passer ? je ne reconnais plus la route, ce n’était pas ainsi autrefois, quel chemin suivre ?, je préférerais être au soleil, tiens, il a fermé ? je ne reconnais pas cette rue, ce n’était pas ainsi, alors, quand nous venions, je m’en souviens, et tout a changé, je ne peux pas revenir là sans lui, la dernière fois que je suis passé, c’était encore ce café au rythme tapageur, aux lustres éclatants, nous nous étions assis, nous avions parlé si longtemps, et nous étions si loin dans cette conversation dont il me reste tant d’échos et de bribes et de fragments et d’éclats de souvenir qu’il me semble que je pourrais presque la recomposer comme une mosaïque de ma mémoire — durant tout ce temps là on tente de se tenir en équilibre aux bords des déséquilibres —je ne me souviens pas de la suite, je ne me souviens pas du monde, la question devient lentement de revenir à soi, de retrouver le cours de ses pensées, le fil de sa vie, de coïncider avec soi-même, qui est si loin dans la cadence et la musicalité des pas, il faut avoir ajusté et redéfini tant de possibles les uns aux autres, et avoir égrené ceux qu’on délaisse, ceux qu’on abandonne, pour affuter ce qui nous tient à cœur, ceux qu’on garde, au creux de soi, et alors on passe, on avance, on est loin dans la marche, on est loin, quelque part, on ne sait plus où, on a retrouvé quelque chose de soi qu’on avait perdu depuis si longtemps, et qu’on retrouve, intact, au creux de soi, dans la palpitation de la vie.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 avril 2017.



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