Renaître ( deuxième mouvement) (5)


Je me souviens de : s’élancer. Sous les yeux du vieux professeur de danse à l’accent russe, répétant imperturbablement les consignes, égrenant les positions, dans les lointains de son accent, les indications, précises prenaient un envol inédit, elle, bienveillante et exigeante, toute de noir vêtue, on disait qu’elle avait fui la révolution bolchévique, les syllabes à mon oreille sursautaient et tressaillaient, elle était entourée de noms que je lisais dans les livres d’Histoire, je ne pouvais pas ne pas imaginer la vie qu’elle aurait eue si elle n’avait pas fui son pays, les syllabes sursautaient et cherchaient un envol que je sentais obscurément, si la révolution n’avait pas eu lieu, elle aurait sans doute dansé en Russie, dans un ballet dont je voyais confusément les costumes, dont je devinais les élans brisés, arrêtés, ce qui, possible, s’était arrêté, j’imaginais sa vie actuelle, sa nostalgie, dans les positions qu’elle répétait, retrouvant les positions de son corps autrefois, et son enfance, dans la mienne, attentive, suspendue à ses indications, envol, qu’elle nous faisait entrevoir, envol possible, par les positions qu’elle avait apprises ailleurs, dans un ailleurs lointain et que le vent de l’histoire avait emporté, elle m’était irréelle, transposée sous les yeux des adolescentes aigres et osseuses, je me souviens de : s’élancer. Comme si on venait des lointains du monde. Traverser l’espace de la salle, parquet au sol grinçant sous les chaussons et les pas, rebond, envol, je me souviens de. Du courage qu’il fallait pour : traverser l’espace. Pour : être seul, traverser l’espace, s’élancer, traverser l’espace, sous les regards. Être seul, la musique, le rythme, se tenir à la musique au rythme, entreprendre de tenir dans l’espace, au centre de l’espace, de l’attention, se tenir à la musique, au mouvement, au pur mouvement, néanmoins traverser l’espace. Suivre la diagonale de l’équilibre. Élan. Elle, silhouette noire, un peu épaissie par les hivers, le temps, les années, l’âge, était entourée de fragments d’histoire, de lambeaux d’un monde qui n’existait plus, d’une brume qui déjà la retenait dans le passé. Il fallait un courage physique que j’ai perdu, là, sous les yeux des adolescentes aigres, même si s’élancer est comme voler, il fallait un courage physique que je n’aurais plus. Même si : s’élancer. A quelque chose en partage de ce que doit être ce mouvement dont nous ne savons, ne saurons rien, jamais : voler. Il me reste de cela l’élan pur dans le langage, l’élan pur de la phrase à l’assaut du monde.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 avril 2017.



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