Renaître ( premier mouvement) (10)


Il peut se faire que la vague soit plus forte, plus intense que tous nos élans, plus rapide aussi que nos mouvements entachés de pesanteur, rattachés au monde que nous nous quittons en nous éloignant, en passant la barrière des vagues et d’écume qi nous sépareraient du lointain si rien ne nous y appelait néanmoins.
C’est bien le contraire qui demeure surprenant et il y a alors une clémence inattendue de l’océan ; elle déroute. Comment serait-il possible qu’il nous laisse passer, qu’il nous laisse entrer en lui, nous qui ne sommes que des corps étrangers, des coquilles vides de nos pensées et de nos incertitudes, épuisés de nos tristesses au goût de sel ? Il advient en général, du moins ce devrait être le cas, que la vague soit plus forte et plus intense que nos élans et tout ce que nous sommes, énergie du corps et tension de la volonté, et salinité des sentiments, n’est rien face à l’océan. Sommes-nous autre chose ... nous n’avons jamais été autre chose que des bois flottés. Désespérés de tout rivage. Nous ne sommes que cela, bois flottés, désespérés, incapables de tout mouvement, de tout élan.

Donc je reprends le récit. Au moment où la vague, déferlant, est plus forte. Comme elle le doit. Elle est vague. Nous ne sommes que bois flottés. Désespérés. Non désespérant mais désespérés. Toute action cesse un peu trop tôt. Ou : nous ne lançons pas assez vite ni avec assez de précision le récit que nous entendons lancer. Il se perd dans les ondes et le déferlement des déferlantes. L’action n’est pas en nous mais dans l’océan.

Je reprends le récit au moment où nous nous en apercevons. Où cette vérité frappe notre nuque et l’enserre d’une gerbe d’écume. Nous ne sommes que des bois flottés, désespérés, et la vague nous emporte en elle, et la vague nous emporte sous elle, nous fait disparaître dans les profondeurs transparentes d’une eau mêlée d’écume et d’éclats de lumière, et d’éclats de soleil et d’effervescence dans laquelle nous sommes happés, dans laquelle nous disparaissons, emportés par la vague, qui se joue de nous, de nos mouvements, de nos tentatives de savoir où est le ciel, où est le monde, comment les retrouver, comment nous retrouver en eux, comment ordonner l’abscisse et l’ordonnée, et nous disparaissons dans une éclaboussure de soleil marin qui se joue de nous.

L’attaque est terrible, nous prend par la nuque et nous enserre, nous nous débattons mais c’est inutile, l’eau entre dans notre bouche, nous goûtons l’océan sans restriction, sans nuance, sans recul possible, nous pourrions nous noyer en lui même si nous savons que ce n’est qu’un jeu, il nous prend par surprise, nous savons qu’il est inutile de tenter de fuir, nous voulions passer sous la vague qui nous emporte dans un désordre d’écume et d’éclaboussure et nous n’y pouvons absolument rien. Nous nous débattons dans un dernier élan qui se termine un peu plus loin dans un éclat de rire, les yeux brûlés des larmes qui ne sont pas les nôtres. Et ce goût de sel sur les lèvres … 



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mars 2017.



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