Renaître ( premier mouvement) (6)


Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Ces mots en tête, comme toujours, en descendant l’avenue, en suivant ses contours auxquels on ne peut rien, bâtiments des années soixante-dix aux façades abimées, et tribune hautaine pour les qualités empruntées saluant une foule qui n’est jamais venue, sinon parfois de petites poignées de manifestants, gilets fluorescents dans le matin pâle, et bannières ballantes comme leurs bras, on passe devant la station service, ou on la traverse, elle permet en ligne droite, de raccourcir un peu le chemin, les camions en conviennent et attendent de pouvoir couper la file des passants après avoir fait le plein, on regarde pour leur insignifance les affiches déchirées des personnages politiques devenant fantasmagoriques et se produisant pour un dernier concert à une date de l’été dernier, selon des lambeaux indéchiffrables, les visages se mêlent les uns aux autres, dans la brume du matin qui détrempe les affiches, et les rend transparentes, et on n’a même pas envie de saisir l’éphémère par une image, capture de l’écran du monde. On a seulement ces mots en tête :

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Dans mon souvenir, c’était regretter, "si je regrette une eau d’Europe, c’est la flache" mais non, il y a encore, quoi qu’il en soit, aussi loin soit-on dans les confins de l’absurde, non le regret mais le désir, "si je désire une eau d’Europe, c’est la flache", l’enfant se penche, désire, regretter est un mot d’adulte, on fait semblant de ne pas avoir de regrets, jamais, on lutte, on agit, on avance, on redéfinit ses priorités, on hiérarchise les questions, on fait des plans de carrière, on élabore des stratégies, on classe les dossiers, on prétend qu’on ne regrette rien, on vide la corbeille de son ordinateur, on checke ses mails, on ne dit jamais qu’on regrette, et l’enfant, qu’on a laissé dans un soir lointain, désire, aspire …

On est parti sans se retourner. On a laissé l’enfant qu’on a été jouer dans une flaque, penché sur elle, du bout précautionneux d’une branche tordue, il poussait une coquille de noix vide, et les risées sur l’eau lui étaient une tempête, qu’il affrontait, de toute la concentration possible de son âme, on l’a laissé sans un regard, penché sur ses rêves et les possibles qu’il dessinait du bout de son doigt, et puis on s’est éloigné, sans même le savoir, le mouvement était imperceptible, je crois même qu’on a trahi, au début, une certaine impatience, on s’est éloigné des rêves qui étaient les siens, et voilà qu’on retrouve bien plus loin dans le monde, en descendant une avenue torve, des flaches sans vie dans lesquelles l’huile de moteur se mêle à l’eau et déforme un arc-en-ciel excentrique.

Sa silhouette alors qui se superpose au monde brouille le regard sans dévier le pas.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mars 2017.



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