Remarques liminaires sur l’humanitude (carnet de recherches) (5)


La réflexion sur le rapport à la personne âgée est actuellement placée sous le signe de l’humanitude [1]. Il s’agit là, selon ses auteurs, de "principes éthiques indispensables à un prendre-soin humaniste". Elle se présente donc comme le noyau dur éthique du rapport de soins aux personnes âgées.

Les auteurs envisagent des situations de soin complexes, qui se présentent lorsque la démence de la personne âgée l’empêche de percevoir la situation de soins comme telle, c’est-à-dire de percevoir les gestes qui lui sont imposés comme des gestes de soin : "Ces situations sont dramatiques : elles donnent aux personnes soignées la sensation d’être brutalisées, elles donnent aux soignants, sensibles à ces cris, à ces coups, le sentiment de « maltraiter » ces personnes – ces personnes auxquelles de surcroît, par leur métier même, ils veulent du bien (ressenti psychiquement douloureux jouant un rôle non négligeable dans les facteurs de burn-out). Nous avons là un premier aspect du phénomène : des troubles des facultés cognitives qui conduisent la personne à ressentir la situation de soin comme une agression".
Cela interroge directement la pertinence du consentement qui nous est demandé dans la situation médicale. Nous, bien portants, disposant de nos facultés mentales, sommes en mesure de donner notre consentement aux soins qui nous sont proposés par le médecin et donc de supporter par exemple leur dimension invasive qu’ils peuvent avoir. Dans ce modèle, les auteurs posent à l’inverse que, si l’adulte bien portant refuse les soins, l’équipe médicale se rendra à son refus : "Un adulte psychiquement autonome, qui comprend que c’est un soin mais le refuse quand même : le soignant respecte son refus".

Il est donc considéré que le modèle de la relation de soin est celui d’un choix rationnel qui évidemment n’est plus possible dans une situation de perte cognitive marquée. Dès lors, les auteurs présentent la position d’humanitude dans la situation de soins de la manière suivante : "Ce que la personne atteinte de démence ressent, sensoriellement, émotionnellement, la personne non atteinte le ressent aussi. La personne atteinte de démence possède simplement un risque important d’être totalement envahie par ce ressenti, au point, nous l’avons vu, de transformer le vécu du soin en vécu d’agression".
On comprend le raisonnement qu’il faut ici déployer entièrement : la personne qui dispose de ses capacités cognitives accepte ou refuse les soins dans une démarche rationnelle qui est celle du choix délibéré. Certes la personne démente n’est plus en mesure de faire des choix rationnels mais il lui reste quelque chose comme un ressenti émotionnel qui va la mener à exprimer des refus ou des accords à ce qui lui arrive. Son ressenti prendra donc le relai de la rationalité qu’elle n’a plus, qui est le modèle idéalisé de la décision. On devrait donc s’en tenir, d’après les auteurs, à ce que ces refus expriment.

Je ne récuserai pas ce principe qui n’est pas ici le point de la discussion. Mais il me semble que, dès la réflexion sur ce modèle, quelque chose est faussé. La décision rationnelle de celui qui, bien portant et décidant de ses capacités cognitives, consent aux soins ou les refuse, est-elle une décision rationnelle ? Quand un refus d’amniocentèse par exemple est commenté par les médecins d’un "vous ne vous plaindrez pas s’il est trisomique" destiné à faire changer d’avis la patiente, est-ce à sa rationalité que l’on s’adresse ? Ou à l’angoisse qu’on est en mesure de lui faire éprouver pour la faire changer d’avis rapidement ?
Il est impossible de faire l’économie, dans les relations interpersonnelles et dans les situations de communication, de toute une dimension de stratégie. Pierre Livet met ainsi en évidence le point suivant, selon lequel la communication ne consiste pas à délivrer une information. "Il semble bien", précise Pierre Livet, "que l’intention informative soit liée à des remises en cause d’hypothèses de conduite pour d’hypothèses cadre. Avoir l’intention d’informer, c’est donc se rendre compte d’une distorsion de la situation avec les hypothèses que l’on prête à autrui (ou que l’on entretient soi-même) et préférer dévier son action plutôt que de la voir échouer. Ainsi la communication semble toujours liée à une négation" [2]

Le problème est donc que le modèle de la communication transparente entre deux personnes rationnelles dont l’une éclaire l’autre et la laisse prendre sa décision n’existe pas. Toute communication envisage un obstacle possible à l’action que la première envisage comme bonne - et le médecin sait ce qui est bon pour son patient, qui, dans l’ignorance, ne sera peut-être pas capable de le reconnaître.
Il paraît dès lors impossible de transposer un modèle de communication qui n’existe pas dans la rationalité à une situation de communication avec quelqu’un qui a perdu ses facultés cognitives. Si le premier modèle de communication est erroné, on voit mal comment le transposer à une situation d’interaction avec une personne avec qui il est plus difficile de communiquer. Le relai de cette communication par des procédures non-rationnelles est donc d’autant plus invraisemblable.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 février 2017.


[1] Gineste Yves, Marescotti Rosette, Pellissier Jérôme, « L’humanitude dans les soins », Recherche en soins infirmiers, 3/2008 (N° 94), p. 42-55.http://www.cairn.info/revue-recherc...

[2] Livet Pierre. Les intentions de la communication. In : Réseaux, volume 9, n°50, 1991. Communication : nouvelles approches. pp. 63-88.www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_19..., p. 70.


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