À la lumière du vieillissement (carnet de recherche) (2)


Dans notre société crispée sur le modèle de la compétitivité, sportive ou économique, combattante, guerrière, il faut entendre ce que nous valorisons pour comprendre pourquoi nous sommes incapables de porter un regard, sinon valorisant, du moins apaisé, sur le vieillissement.
Notre discours sportif comme notre discours économique est un discours agnostique, qui déploie et revendique des valeurs guerrières de l’affrontement, de la victoire, du dépassement de soi, notion pour le moins étrange et qui demande qu’on l’interroge. Pourquoi faut-il se dépasser soi-même et pourquoi ne faut-il pas tendre à être soi ? Les deux modèles du rapport à soi, sans doute, s’opposent et organisent des rapports tout à fait opposés au vieillissement ; au lieu de devenir soi, de se rejoindre soi-même dans son être, on se dépasse, on se retourne sur soi qu’on a abandonné sur le bord de la route, on ne se réconcilie avec soi qu’en se laissant derrière soi.

Je ne prétends pas, dans un premier geste, apaiser notre rapport au vieillissement, je ne prétends même pas que ce soit possible ni qu’il soit possible ou donné de vieillir sereinement : après tout, on ne sait comment on réagit à la maladie que quand on est soi-même malade et il n’est pas impossible qu’alors celui même qui prétendait détester le corps médical y cherche recours. Et sans doute ne sait-on quel rapport on entretiendra au vieillissement que quand on abordera soi-même cette phase de l’existence. Comment savoir, avant de l’être, le "petit vieux" ou la "petite vieille" qu’on sera la manière dont on abordera ce nouvel état de soi ? On ne peut pas se projeter "vieux".
Je prétends seulement pour commencer faire apparaître ce qui ne peut que tendre dans la négativité notre rapport à la vieillesse, celle qui sera la nôtre peut-être, celle qui devient l’état de ceux que nous aimons et comprendre pourquoi elle est insupportable. Il n’y a pas que la proximité de la mort et ce n’est pas d’elle que j’entends parler ici. Il ne faut pas confondre vieillesse et mort, crainte de la vieillesse et crainte de la mort même si, aussi, elles se rejoignent.

Ce n’est pas d’abord pour cette proximité que la vieillesse nous est insupportable et donc, par voie de conséquence, devenue inaudible et invisible. La question est : que valorisons-nous qui nous rende impossible la voix des vieux et nous conduise à les enfermer dans des lieux de relégation ? Il semble que le culte de la performance, sportive ou économique, soit en cause ici. Il semble que la performance, sportive ou économique, en tout cas quantifiable, ne puisse nous donner qu’un modèle dévalorisé de la vieillesse.
Les performances ont ceci de rassurant qu’elles sont quantifiables. Nous pouvons donner les chiffres de notre pulsation cardiaque à l’effort, le nombre de pas que nous avons courus, le nombre de kilomètres que nous avons parcourus. Nous pouvons savoir ce que nous gagnons, combien nous payons d’impôts, à quelle tranche d’imposition nous appartenons. Nous pouvons calculer notre impact factor, voir combien de fois notre profil a été consulté. Les chiffres nous rassurent plus encore que l’avoir et nous donnent l’apparence de l’être. Nous acceptons donc l’impératif de compétitivité. Il est en fait rassurant. Il nous rassure contre les abîmes de l’être.

Or la vieillesse n’est pas compétitive et ne peut donc répondre à ce qui nous anime jusqu’à ce que nous abordions la lisière de son être. En suite de quoi, il est manifeste que la dévalorisation qu’entraîne la perte de la compétitivité entraîne à sa suite la réponse que nous apportons à la vieillesse : nous l’enfermons dans des lieux de relégation, pour de bonnes raisons et au nom du sacro-saint impératif de sécurité, mais enfin nous l’enfermons.
Bien sûr notre monde a changé, son architecture a changé, nous habitons de petits appartements quand nous habitions autrefois des maisons immenses, dans lesquelles toutes les générations pouvaient cohabiter. En plus, elles vivaient moins longtemps. Nous pouvions donc garder nos "vieux" avec nous et nous ne le pouvons plus. Bien sûr la structure de nos familles a changé et elles éclatent sous la pression de notre monde. Mais les garderions-nous si nous le pouvions et est-ce seulement parce que nous ne le pouvons pas que nous les enfermons ? Je ne peux pas ne pas penser que ce geste renvoie aussi à ce que, sans le dire, dans le tacite, nous pensons de la vieillesse.

Or, au regard de ce que nous valorisons, le sport et la performance et la compétitivité, la vieillesse ne peut être pour nous qu’un échec qu’il nous est insupportable de voir.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 janvier 2017.



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