À la lumière du vieillissement (carnet de recherche)


Nous ne les appelons pas ouvertement "les vieux" mais qui sont-ils et quelle place leur accordons-nous dans la société que nous construisons, et dans notre représentation du monde ? Car il est faux de dire que nous subissons ce monde ; il est ce que nous en faisons. Il convient donc de le regarder en face.
Or que nous apprend le regard que nous portons sur eux ? Il est temps de déchirer le voile de l’hypocrisie et d’examiner ce que nous faisons d’eux et comment nous nous comportons avec eux, au-delà de ce qu’il est convenu de dire ? Interroger la manière dont nous nous tournons vers eux nous éclairera, par un effet de retour, sur ce que nous sommes, sur ce que nous valorisons, et sur ce qui anime notre pratique — même si nous ne le reconnaissons pas et que cela demeure, la plupart du temps, tacite. Il y a un non-dit et un impensé dans notre rapport à la vieillesse qui est d’autant plus écrasant qu’il demeure dans le silence de notre inconscient et que nous pensons le refouler.

Tournons-nous à l’opposé criant de cette situation dont on peut même se demander pourquoi elle interroge, pourquoi elle devient un objet d’étude et d’intérêt sinon parce qu’elle est une menace et une inquiétude — mais n’est-elle que cela ? La vieillesse n’est-elle que repoussante ?
Il n’est besoin que de regarder les images que nous avons dans les yeux de la beauté des corps et d’identifier les corps que nous valorisons : ils sont à l’opposé de ce que nous devenons en vieillissant. Ils nous enferment dans un attachement pathétique à la jeunesse et à la force, à la maîtrise de l’apparence c’est-à-dire à tout ce que le vieillissement nous fait perdre.
Nous valorisons les corps sur-puissants des sportifs et les corps ultra-contrôlés des mannequins. Les corps des sportifs sont construits dans l’artifice du contrôle,de l’entraînement, des protéines et de l’obsession de la musculature apparente, dans un rapport de soi à soi promis à l’anéantissement - à quel âge ?
De la même manière, les corps des mannequins sont des corps emmenés par l’obsession de la maigreur à la limite de la maladie, dans un contrôle obsessionnel de la maigreur du corps et dans l’effacement des formes

En cela notre société manifeste une double obsession, celle de la puissance et celle du contrôle. Nous nous tournons donc, dans notre recherche du beau, vers un double artifice, celui du dopage et de l’anorexie, de la sur-puissance et du sur-contrôle, l’un et l’autre perdus vers trente ans : que nous reste-t-il après, dans les cinquante années qui suivent ? Ne reste-t-il que le naufrage du renoncement après avoir magnifié la toute-puissance de la volonté sur le corps ? Car ces deux modèles sont, au fond, des modèles purement volontaristes d’une volonté qui maîtrise les corps et sera, très vite, trahie par eux.
À une époque où on recule l’âge de la retraite pour continuer à pouvoir les payer, les modèles que nous avons de ces corps et de ces carrières sur-valorisés prennent leur retraite à trente ans, déjà trahis par leur corps. Nous sommes dans un porte-à-faux de plus en plus criant entre ce que nous voudrions être et ce que nous sommes. Qui, dans le courant de la vie, du travail, de la famille, des occupations pour l’autre, les autres dispose encore du temps nécessaire pour se préoccuper ainsi de son corps ?

Il ne suffit pas que notre dégoût de la vieillesse soit tu, conservé tacite, refoulé pour qu’il ne joue pas à plein, d’autant plus puissamment qu’il est silencieux, dans le rapport que nous avons avec les personnes âgées, dans le regard que nous portons sur elles et dans les gestes qui sont les nôtres à leur égard. Il ne suffit pas non plus de faire apparaître ces impensés qui animent notre rapport à la vieillesse pour modifier nos pratiques et nos comportements mais c’en est au moins la condition nécessaire. Je ne prétends pas que la philosophie ait immédiatement une incidence pratique, mais l’explicitation de ce que nous ne nous savons pas penser est la condition sine qua non de la maîtrise de ce que nous faisons.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 3 janvier 2017.



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