Exercice philosophique (17) être dans ses pensées


Je donnerai ici tout son sens à l’expression "être dans ses pensées", qui est une expression de la langue naturelle. Elle désigne en général le sujet perdu dans ses pensées, absent au monde. Mais peut-on se perdre — ou s’orienter — dans ses pensées ? Pour pouvoir parler ainsi, il faut concevoir la pensée comme un monde dans lequel nous nous mouvons. Si on veut comprendre l’expression "être dans ses pensées" dans un sens fort, alors il faut admettre que nous nous représentons nos pensées comme un monde que nous parcourrions, en sorte que, quand on est dans ses pensées, on est dans le monde de ses pensées et dans le monde des objets de pensée qui sont les nôtres.

Etre dans ses pensées, être dans le monde des objets de pensée

On peut alors construire une autre compréhension de la question : "Où est-on quand on pense ?". Elle ne nous demande pas de trouver un lieu du monde qui nous appelle à penser, parce qu’aucun lieu du monde ne pourrait être la cause de nos pensées, non plus qu’aucun lieu physique du monde ne pourrait nous empêcher de penser à ce que nous voulons. Il faut donc proposer une autre compréhension du lieu dans lequel on se trouve quand on pense.
Si la cause de nos pensées est en nous, alors il se pourrait bien que le lieu du monde soit indifférent, et que nous devions investir soit un monde qui serait celui de nos pensées, soit ce qu’on appelle l’intériorité pour envisager la pensée. Dans le premier cas, le penseur est dans ses pensées, à proprement parler, tandis que sous l’hypothèse de l’intériorité, c’est la pensée qui est conçue comme intérieure à celui qui la pense. En ce sens, nous allons analyser l’affirmation selon laquelle, quand on pense, on est dans ses pensées. Nous allons prendre cet énoncé au sérieux et envisager quelle résistance on peut lui accorder. Dire que, lorsque nous pensons, nous sommes dans nos pensées a-t-il un sens autre que métaphorique ?

Il faut ici envisager la dimension utopique de la pensée au sens propre, c’est-à-dire envisager que la pensée puisse ne pas avoir de lieu. Quand on pense, on est, non pas dans le monde, mais en retrait du monde, dans l’espace des pensées : tout le problème est de savoir si la détermination d’un espace des pensées est une détermination métaphorique ou si elle renvoie à une dimension effective de ce qui se joue dans l’activité de pensée. Prenons les choses simplement : si la pensée est une activité, si elle met en jeu un agent, il n’y a rien d’absurde à penser que, comme toute autre activité, elle a besoin d’un lieu, ou du moins elle est plus apte à se déployer dans un lieu spécifique. Par exemple, on est dans ses pensées ou dans la pensée d’un autre quand on médite ce qu’il a écrit ; est-on dans la page ? dans la pensée ? dans un monde idéel ? si on est dans un monde idéel, n’est-on pas dans le monde ?

On s’aperçoit que la question posée, celle du lieu où on se trouve quand on pense, interroge la réalité de ce qui est, et la structure de notre monde. Nous sommes hors du monde si notre monde se limité au concret, c’est-à-dire à ce qui a une existence temporelle et spatiale ; nous sommes dans le monde si le monde inclut et accueille les objets abstraits. Dans le premier cas, on répondra que la pensée n’a pas de lieu, qu’elle est utopique au sens propre du terme. Si, quand on pense, on est dans un monde abstrait qui accueille les objets de pensée, alors il faudra savoir si ce monde est hors du monde, ou s’il est une partie de notre monde.

Penser est une verbe intentionnel

Remarque : pour comprendre cette discussion, et ce que peut être un monde qui accueille les objets de pensée, il faut faire intervenir la dimension intentionnelle de la pensée. Quand on pense, on pense à quelque chose. Penser un acte intentionnel.

Les concepts sont des contenus intentionnels. Pour commencer, il faut souligner que la pensée est intentionnelle. On entend par là, quand on souligne l’intentionnalité de la pensée, qu’elle est le contenu de la proposition introduite par "que" et qui précise le contenu de verbes de désir, de croyance, de pensée, etc … Ces verbes décrivent des attitudes propositionnelles. Or Jean Celeyrette souligne une variation qui est celle d’Ockham à propos des objets de pensée, « La critique de l’esse intentionale par Guillaume d’Ockham »,Methodos [En ligne], 14 | 2014, mis en ligne le 23 avril 2014, consulté le 27 septembre 2016. URL : http://methodos.revues.org/3687 ; DOI : 10.4000/methodos.3687

"Ockham est conduit, dans un premier temps, à considérer l’objet de l’intellection comme une entité, un fictum ayant un mode d’être propre, un esse objectivum. Mais comme il se met par là en contradiction avec l’argument d’économie qu’il invoque systématiquement par ailleurs, celui-ci est retourné contre lui par certains de ses adversaires. Si bien que dans un second temps il considère l’acte de l’intellection comme signe de la chose intelligée et refuse toute existence à quelqu’objet de l’intellection qui serait autre que la chose."

La frontière est en question ici et il faut commencer à envisager cette autre question, celle de la frontière, qui peut réinterroger les évocations de lieux, de présence ou d’absence que nous sommes en train de saisir pour répondre à la question du lieu de la pensée.
Je reprends la formulation qu’en donne Monique Dixsaut selon qui, pour Platon, il y a deux "niveaux de l’être" : « Posons qu’il y a deux espèces d’être (duo eidè tôn ontôn), l’une visible, l’autre invisible. Posons également que celui qui est invisible garde toujours son identité, tandis que celui qui est visible ne la garde jamais). Phédon, 79c

C’est ici que nous rencontrons le problème de la barbe de Platon et du rasoir d’Ockham que je reprends dans la formulation qu’en donne Quine dans "On what there is" [1] qui y voit la vieille énigme platonicienne à propos de ce qui n’existe pas. Ce qui n’existe doit bien en quelque façon être, sinon que serait ce qui n’existe pas ? C’est la doctrine qu’on appelle la barbe de Platon à laquelle on appliquera le rasoir d’Ockham.
Il faut en effet comprendre que, si ce qui n’existe pas n’était en aucune façon, on ne pourrait en parler, on ne pourrait pas se mettre d’accord à son propos et on ne pourrait pas viser ce même objet dans notre discours, objet qui n’existe pas, pour discuter de lui. Il faudrait alors convenir, en quelque façon, que ce qui n’existe pas est pourtant, d’une manière ou d’une autre, par exemple dans notre esprit, ou à un moindre degré de réalité. Quine s’inscrira en faux contre cette affirmation.

Si on veut dire qu’on est dans ses pensées, et donner à cette formulation une signification qui ne soit pas métaphorique, il peut être possible de comprendre que nous entrons, par nos pensées, dans le monde des objets de pensée, que nous allons donc envisager en ayant à l’esprit cette interrogation et et cette restriction quinienne.

Le monde de la pensée comme rempli d’objets de pensée

Il faut donc se demander ce qu’est un objet de pensée, pour comprendre dans quel monde nous sommes lorsque nous sommes dans nos pensées, c’est-à-dire dans un monde rempli d’objets de pensée. Comme le note Prior, au début de Objets de pensée [2] : "L’expression ’objet de pensée’ peut être utilisée de deux façons très différentes. Un objet de pensée peut être (1) ce que nous pensons, ou (2) ce au sujet de quoi nous pensons ; par exemple si nous pensons que l’herbe est verte, (1) ce que nous pensons est que l’herbe est verte, et (2) ce au sujet de quoi nous pensoins est l’herbe."
Le sens (1) est celui des accusatifs de croyance de Ryle, "Are there propositions ?", Proceedings of the Aristotelian Society, 30, 1929-1930, p. 91-126. Le sens que Prior entend donner aux objets de pensée est le sens (2) : "Par un objet de pensée nous entendons ordinairement quelque chose au sujet de quoi nous pensons, c’est-à-dire un objet de pensée au sens de (2) ; cependant c’est là souvent ce qu’on appelle le "sujet" de notre pensée, et il s’agit en général du sujet grammatical de l’énoncé (s’il y en a un) par lequel notre pensée est exprimée. La distinction entre ce que nous pensons et ce au sujet de quoi nous pensons a bien entendu son parallèle dans le discours, c’est la distinction entre ce que nous disons (par ex. de nouveau que l’herbe est verte) et ce au sujet de quoi nous parlons (par ex. l’herbe)" (Prior, Objets de pensée, chap. I).
Or ce que nous pensons (1) peut être faux, et ce au sujet de quoi nous pensons (2) peut être inexistant. Pour Prior, le premier problème n’en est pas un alors que le second problème est une problème difficile dont on comprend comment il interroge notre sujet : si, lorsque nous pensons, nous sommes dans nos pensées, nos pensées sont-elles peuplées seulement des objets de pensée qui existent effectivement dans le monde ou bien sont-elles peuplées de tous les objets que nous pouvons prendre comme objets de pensée ? On retrouve ici la structure du changement de la position de Guillaume d’Ockham sur ce point.

Pour Reid, lorsque le philosophe dit "je ne peux pas concevoir un centaure sans en avoir une idée dans l’esprit" il ne veut sûrement pas dire que je ne peux pas le concevoir sans le concevoir. Qu’est donc cette idée ? Est-ce un animal moitié cheval moitié homme ? Non. Donc je suis certain que ce n’est pas la chose que je conçois." Affirmation que Prior rapproche de Russell : "Dire que les licornes ont une existence dans l’art héraldique, ou dans la littérature, ou dans l’imaginaire, c’est là une bien piètre évasion. Ce qu’on trouve dans l’art héraldique, ce n’est pas un animal fait de chair et de sang, capable de se mouvoir de lui-même. Ce n’est qu’une image peinte, ou une description avec des mots" [3]

La question est donc de savoir si, quand on pense, on est dans un monde dans lequel il existe des objets de pensée, et si ces objets de pensée sans renvoyer à un objet du monde qu’ils permettent de penser. En d’autres termes, quand on pense, est-on dans le monde de nos objets de pensée où il peut exister des licornes ou Pégase ? Est-ce ce monde-là dans lequel on en vient par la pensée ? On peut alors, si on apprend appui sur la distinction entre l’âme et le corps, se représenter la situation de celui qui pense de la manière suivante : son corps est dans un lieu du monde, par exemple sur le sentier sur lequel il marche, tout en pensant à Pégase, et son esprit, ou son âme, comme on voudra le dire, est dans un monde complètement différent dans lequel il existe des objets de pensée tels que Pégase.

D’un point de vue technique, la question est donc de savoir quel est le monde de la pensée, et quels sont les objets qui existent dans le monde de la pensée, qui est le monde dans lequel on est quand on pense. Or, à propos des objets abstraits, on peut identifier trois types de positions possibles à l’intérieur de la philosophie :

"Dans l’ontologie analytique trois courants principaux s’affrontent : le platonisme, le réalisme dit modéré (en fait aristotélicien) et le nominalisme. Le platonisme est la doctrine qui admet des objets abstraits notamment mathématiques, en même temps qu’un accès à ces objets, éventuellement au moyen d’une intuition suis generis. Le platonisme admettant des objets abstraits admet du même coup des formes séparées des particuliers et des propriétés comme des significations des prédicats. Le nominalisme, qui est l’opposé du platonisme, est la doctrine selon laquelle il faut diminuer autant qu’il est possible le recours aux abstraits, notamment aux propriétés, en choisissant de s’en tenir volontairement aux prédicats. Le réalisme modéré (que l’on nomme ainsi pour le distinguer d’un réalisme extrême, celui des platoniciens), lui admet des objets abstraits, mais engagés dans la matière, en faisant de la forme un corrélat de la matière. Dieu seul, étant acte pur, est pure forme. Le réalisme modéré accepte des propriétés comme des significations des prédicats, mais sous la forme d’universaux. Ce réalisme modéré est un réalisme des universaux immanents aux particuliers" [4].

On comprend à partir de là l’importance de la question des objets mathématiques et de l’existence, dans le monde que nous habitons lorsque nous pensons, des objets mathématiques : Le platonisme mathématique a ouvert le monde des entités abstraites et idéales. Voir Penrose The Road to Reality p. 12 et ss. : « Is Plato’s world real ? »). Il s’agit donc de savoir si, quand on pense, on est dans le monde des objets mathématiques ou du moins dans un monde dans lequel il existe des objets mathématiques.
Si, quand on pense, on est dans un monde de la pensée, on peut donc caractériser ce monde comme étant celui dans lequel les objets de pensée existe. Cela nous oblige à admettre l’existence d’objets abstraits, c’est-à-dire à admettre qu’il existe, à côté, ou en plus des objets de notre monde, des objets qui sont des objets de pensée.
Est-ce à dire que ces objets sont séparés ou à distance de ceux de notre monde ? Il n’est pas nécessaire de s’avancer autant et il se peut tout à fait, comme l’envisage Platon dans le Timée, que ces deux mondes ne soient pas séparés.

Il existe toutefois une autre hypothèse à la question de savoir où on est quand on est dans ses pensées. On peut également être tenté de répondre qu’on est dans son for intérieur, dans son monde intérieur ; cette réponse a la même structure que la précédente : elle organise une rupture, donc une frontière, entre intérieur et extérieur, elle trace une frontière qu’il est intéressant d’interroger. En sorte que toutes ces analyses pourront être reprises pour mettre en question la notion de frontière. Cette réponse peut amener une analyse intéressante de l’action et des liens entre action et pensée ; y a-t-il lieu de les opposer ou, au contraire, de les rapprocher ? On retrouve la même conséquence ici, entre action et pensée, que celle qu’on avait trouvée entre abstrait et concret. Soit on choisit de les opposer, on dessine une frontière tout à fait nette entre l’un et l’autre, soit on pense à l’inverse les mécanismes de porosité qui sont en jeu ici.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 octobre 2016.


[1] Review of Metaphysics (1948). Reprinted in 1953 From a Logical Point of View. Harvard University Press. Revised and reprinted later

[2] Arthur N. Prior, Objets de pensée, trad. J.C. Pariente, Vrin, Mathesis, 2002.

[3] Russell, Introduction to Mathematical Philosophy, p. 169, tr. fr. Fr. Rivenc, p. 316.

[4] Frédéric Nef, « Platon et la métaphysique actuelle », Études platoniciennes, 9 | 2012, 13-46.


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