L’effritement de l’espace (5)


Comme le corps restera assis dans une carlingue lancée à 300 km/heure, l’esprit évite de se représenter le mouvement et se représente à lui-même immobile, assis à la même place, celle indiquée à côté du code-barre qui lui a servi à établir son droit à se présenter à ce qui s’appelle désormais un embarquement - même si ici le langage ne suffira pas, dans sa formulation administrative et commerciale, à appeler la mer ni à remonter les courants -, et pour un temps qu’il espère déterminé, à présent le corps essaie seulement de délimiter les possibles et de s’arranger comme il peut, de trouver place dans l’espace étant limité pour un temps lui-même limité, pour ce faire, ramène les genoux, adapte les articulations, trouve à reposer la tête, tente une modification, modifie une inclinaison, reprend un angle, l’ouvre un peu plus, un peu moins, cale un talon contre un sac, et les paupières fermées, refermées, voudraient permettre de descendre en soi un peu plus loin, de se retrouver soi, dans la pulsation interne de la conscience. Il lui faudrait seulement, autant que faire se peut, si possible, rester sourd aux fragments de phrases qui traversent l’espace dans toutes les directions, pourraient venir le percuter, il voudrait tenter de ne pas saisir ce qui se dit autour de lui, les phrases tombent de ceux qui passent dans l’allée centrale, incisent ses pensées et fissurent les images qu’il essayerait de déployer, les phrases tombent, fragments incompréhensibles, c’est possible mardi, vous le lui indiquez, on s’arrangera …oh non, c’est pas vrai ! tu veux rire ? … je n’ai pas entendu ce que tu disais … mais non, je ne pourrai pas être là demain … pourquoi tu dis ça ? on ne va pas recommencer … oui … il faut en commander au moins deux dizaines … vous n’êtes pas au courant ? pourtant c’est votre responsabilité … est-ce que tu peux passer la prendre ? … on pourra se voir quand j’arrive ? … ah c’était génial, génial ! … non, pas vraiment, mais c’est toi qui vois … alors je lui ai dit que je n’avais pas l’intention de continuer…, fragments de phrases incompréhensibles, rattachées à rien, rattachées à ce qu’on n’a pas envie d’imaginer, dans la vitesse pure du mouvement, qui cinglent le paysage intérieur, empêchent les visions et les espaces de se déployer, et dont il faut se retirer, loin, en soi.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 septembre 2016.



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