L’effritement de l’espace (1)


C’est toujours les mêmes gestes, et le même mouvement, dans l’espace, d’un lieu à un autre, vérifier, avant de partir, la liste des objets qu’on ne veut pas oublier, qu’on ne veut pas laisser derrière soi dans le départ, avant que le départ ne nous aspire dans la ligne du voyage, ou devant soi, dans l’avenir, on les cherche, de la main plus que des yeux, dans l’obscurité du sac-à-dos, et au fur et à mesure des voyages, la liste s’est restreinte, rétrécie, raccourcie, on vérifie la carte d’abonnement, les clefs pour entrer dans l’autre chez-soi, l’ordinateur, la présence de l’ordinateur pour ne pas avoir la housse vide seulement, ce n’est jamais arrivé, mais on vérifie, à travers la mousse, le contact plus dur de l’ordinateur sous les doigts, on vérifie la bouteille d’eau indispensable à la survie même si elle menace l’électronique, entre les deux on ne peut pas choisir, ça fait partie de la tension incompréhensible du voyage, l’habitude l’a diminuée, mais il en demeure des fragments au fond du sac, dans la proximité entre la bouteille d’eau fraîche et le téléphone, qui nous relie à ailleurs, à partout, qui fait qu’on n’est nulle part, seulement pas là, mais toujours joignable, et les câbles, dont l’absence ferait que tout cela ne serait qu’une illusion, que le sac plein serait en fait inutile, et puis le reste tant pis, on fera sans, on fera avec, on verra bien, on n’est pas parfait, on ne prétend pas à la perfection, alors on verra le reste une autre fois, tant pis, le temps presse, on vérifie, sans cesse l’écoulement des minutes, de plus en plus souvent, comme si on le soupçonnait de passer de plus en plus vite, départ dans une demi-heure, dans vingt minutes, dans dix-sept minutes, à un moment ça ne sert plus à rien, on vérifie tout le temps si bien qu’on ne sait plus si le geste a duré, ou n’a pas eu lieu, la vérification ne sert plus à rien, et quatre minutes avant de partir, on cherche ses clefs, pas celles qu’on utilisera pour entrer là-bas, celles dont on a besoin pour fermer derrière soi, pour claquer la porte derrière soi qui sera devant soi dès qu’on sera parti, celles qu’on a tout le temps, sous la main, dans la poche, et on ne les trouve pas, on s’affole, on tourne, le départ qui était devant soi est maintenant derrière soi et on est toujours là, à tourner dans l’espace des pièces, à chercher les clefs, à n’être pas dans l’avenir qu’on avait dessiné, mais à côté, sur une autre ligne alors que l’éloignement nous aspire, et qu’il faut partir.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 août 2016.



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