Poudre aux yeux ou poudre aux joues ?


Parfois je bloque, je ne peux pas dire le contraire, j’aurais besoin d’ouvrir la porte, celle qui donne sur le couloir de l’immeuble, de la refermer à clef sur la suite des jours pour partir marcher au bord de l’océan loin de toute connexion internet. De n’entendre que le silence immense du vent caressant les vagues. Les villes n’offrent pas ce possible. Comme tout le monde, je suppose, je pense. J’en suis sûre au fond. Parce que parfois, ça heurte, ça bouscule, mais dans le mauvais sens du terme.
La pensée est bousculante. Bouleversante dans un sens non-psychologique. Quand on enseigne la philosophie, de mon point de vue, on ne fait pas dans l’affect. Quand on enseigne quoi que ce soit, on ne fait pas dans l’affect. Il y a, entre soi et les étudiants, un tiers qui est la philosophie et auquel on se réfère tous. Qui fait un monde commun, dont on discute et qu’on tente de désigner le plus précisément possible. Cette présence tiers et exigeante permet de ne pas empiéter sur le psychologique de l’autre et, de mon point de vue, de le respecter : l’autre est ce qu’il veut, et continue de l’être, on lui désigne autre chose que les moi, on lui désigne un monde en commun entre nous qui est la pensée et dans laquelle nous essayons tous de nous repérer. Que nous essayons tous de construire, à notre mesure, à notre manière.

Dans la recherche philosophique, il y a une cassure profonde entre ceux qui pensent que la philosophie est une interprétation du monde, et ceux qui pensent qu’elle cherche le vrai. On peut faire de la bonne philosophie des deux manières, évidemment, mais la première ne m’attire pas ; je cherche le vrai et je ne comprends la recherche que comme une recherche du vrai.
Ce point de vue écarte, exclut même la possibilité du relativisme. Je me trompe peut-être, c’est bien possible, et je ne serai pas la première à qui cela arrive, mais je pense profondément que toutes les opinions ne se valent pas, et qu’il faut tendre à approcher du vrai le plus possible (en sachant qu’on peut toujours se tromper, certes, c’est même pour cette raison que le geste est beau).

Alors quand en trois lignes expéditives lues sur internet, on croit réfuter Descartes, je dois dire le fond de ma pensée : pour moi, ce n’est pas de la pensée, c’est de la poudre aux yeux. Si on veut réfuter Descartes, on fait le travail vraiment, et il est loin d’être facile. Jean-Marie Schaeffer s’y est d’ailleurs essayé dans un chapitre de son ouvrage Pour en finir avec l’exception humaine. Mais quand le web consiste à faire croire qu’une petite allusion expéditive sur un billet de blog réfute Descartes et dit la vérité, je suis désolée, je ne suis plus. Je ne peux faire semblant et je préfère laisser le terrain.

Même chose sur la question du féminisme. C’est assez difficile comme ça de tout concilier, de tout tenir, et de rester en équilibre. Alors quand, sous couvert de féminisme, on t’explique qu’il ne faut pas ne pas avoir de rides, mais qu’il faut avoir les rides de Louise Bourgeois, j’hallucine. Ah bon ? La liberté ce n’est pas envisager d’être soi à sa manière ? C’est être quelqu’un d’autre ? Chercher à avoir les mains de quelqu’un d’autre ?
Je ne dis pas que les mains de Louise Bourgeois ne sont pas belles. Elles sont magnifiques. Mais je ne suis pas Louise Bourgeois, je n’ai pas des mains de sculpteuse, mes mains ne servent pas à sculpter, elles servent à quoi mes mains ? Voyons, réfléchissons, à écrire, à tourner les pages, à essuyer les larmes d’un enfant, à ramasser les miettes sur la table, à faire la vaisselle, à porter les courses. Ce ne sont ni des mains de travailleuse ni des mains oisives. Elles sont les miennes. Comme mes rides sont les miennes. Je ne les aime pas particulièrement, et je fais avec parce que ce n’est pas le centre du monde.

Alors quand, sous prétexte de libération, on m’explique que je ne dois pas mettre des talons comme Rita Hayworth mais des boots comme Patty Smith, là, il faut que ça s’arrête. Moi qui trotte à plat toute la journée parce que c’est comme ça, parce que je suis mieux comme ça et parce qu’il y a les escaliers du métro, et les envies brusques de marcher, et les jardins à traverser, et les sprints au supermarché en fin de journée, voilà qui me donne immédiatement envie de porter des talons. Quelle est la différence entre demander aux femmes de ressembler à Rita Hayworth et/ou à Patty Smith ? Aucune. C’est tout aussi normatif, et aucun de ces discours ni ne libère ni pour tout vous dire ne me parle. Je ne me prends ni pour l’une ni pour l’autre. Elles sont fantastiques et alors ? Je suis moi et je ne sais absolument pas ce que ça veut dire. Ou du moins j’essaie et je n’ai pas l’impression d’y réussir mais je suis sûre que ni l’une ni l’autre ne vont m’y aider.
C’est un discours pseudo-féministe et un discours de poudre aux yeux au lieu d’en mettre aux joues. Je ne ressemble pas plus à Rita Hayworth quand je porte des escarpins que je ne ressemble à Patty Smith quand je porte des bottes. C’est échanger une norme contre une autre, et ainsi de suite à l’infini. Si le féminisme consiste à sursauter et à enlever en vitesse son vernis à ongle, autant passer tout de suite à une autre idéologie.

La vraie question, l’unique, c’est de valoriser les gestes que nous faisons constamment et qui ne sont pas ceux du travail. C’est celle à laquelle je me heurte constamment. Là où sont mes valeurs, les plus secrètes, les plus ancrées, les plus radicales, les plus obstinées, et les plus intactes : arrêter de travailler pour faire le goûter, pour faire les courses, préparer le repas, ramasser les miettes, changer les draps, étendre la lessive, s’interrompre et relever le nez de son ordinateur pour jouer à la belote ou à la bataille corse, pour retrouver le bracelet brésilien perdu, revenir du monde de la pensée et des phrases à celui des questions et des promesses et des pourquoi ? et des tu crois toi ?, revenir à ce monde, que je ne vois personne valoriser. Celui du quotidien qui interrompt la construction du travail.
Et inversement, et aussi inversement : conserver la fluidité des gestes, ne pas accepter les obligations, et accepter que le travail et le temps qu’il prend interrompent d’ailleurs le quotidien, conduisent à autre chose, qui n’a pas la main sur nos choix. Passer de l’un à l’autre, continuellement, dans la souplesse la plus travaillée, la plus acquise, commander un cadeau de Noël au milieu d’un envoi de mails et en décider.

Mais cela, personne n’en parle, de cet équilibre toujours en recherche. Et là, dans ce fil sur lequel on marche, il n’y a ni Rita Hayworth, ni Patty Smith pour nous tenir la main, et nous dire quoi faire. Il y a seulement la tension quotidienne et la seule équation qui mérite qu’on se penche sur elle. Et soudain j’ai très envie de poudre aux joues même si je n’en mets pas, plutôt qu’aux yeux. La philosophie m’a rendue allergique aux faux-semblants. C’est âpre, parfois, mais salutaire.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 décembre 2015.



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