Que pourrait être un livre de philosophie numérique ?


On a pris l’habitude de parler de livre enrichi et de livre numérique comme si les deux expressions étaient substituables l’une à l’autre, et avaient même signification [1].
Si le livre numérique est enrichi, de quoi est-il enrichi ? En quoi est-il plus riche qu’un livre papier ? C’est la question que je poserai au regard de la spécificité du livre philosophique. Car ce paradigme de l’enrichissement appelle peut-être à être remplacé par un autre paradigme, qui est celui de l’ouverture.

La structure de l’objet livre est bien précisée, dans sa dualité, par Fichte, à qui je l’emprunte : "Nous pouvons distinguer deux choses dans un livre, ce qu’il y a de corporel en lui, le papier imprimé ; et ce qu’il y a de spirituel"(Fichte, "De la non-reproductibilité du livre", in Kant, Qu’est-ce qu’un livre ?, trad. J. Benoist, P.U.F., 1995, p. 142).
Ainsi donc le livre numérique serait l’objet livre débarrassé de la matérialité qui ne lui est rien. Il serait purement un livre.

Mais enrichirions-nous le livre de philosophie dans l’édition numérique et que serait un livre de philosophie enrichi ? On sait qu’on peut ajouter de la musique, des enregistrements vidéo : cela enrichira-t-il le livre ?
Un livre sur la philosophie de la musique ou sur la philosophie seront-ils enrichis de ce qu’on pourra leur adjoindre ? Je ne suis pas convaincue qu’il manque à ce que nous écrivons sur la philosophie de la musique des enregistrements puisque, pour le dire de façon rapide et essentielle, la philosophie traite du conceptuel et de l’abstrait, et ne vise pas d’abord le particulier. Elle l’élève au général.

La question est la suivante ; ce que des maisons d’édition numérique, comme Publie.net, ont fait pour le livre de littérature est-il transposable pour le livre philosophique ?
Je ne prends pas pour acquise et évidente la distinction entre philosophie et littérature. Elle est floue et au fond parfois inessentielle. Autant certains auteurs rentrent bien dans une catégorie et pas dans l’autre, autant ces distinctions conviennent moins à d’autres. Ce n’est pas mon objet ici.
Car même si la distinction est floue, il y a une spécificité de la lecture de la philosophie : pour lire un texte philosophique, il faut le méditer, et repenser ce que l’auteur a pensé. À l’identique. Avant de revenir à ses propres pensées, et de se demander ce que le texte nous aide à penser. Il faut donc dans un premier temps oublier la subjectivité et oublier ce qu’on pense pour penser ce qu’a pensé l’auteur. Au plus près.

Dans cet oubli de la subjectivité qu’est la médiation, que pourrait être un livre numérique dont on voit mal en quoi il serait enrichi ?

L’expérience menée par la collection Parcours numériques des Presses Universitaires de Montréal est intéressante dans la mesure où il est proposé deux versions du livre ; un version papier, courte, qui présente le raisonnement de l’auteur, dépourvu des notes et des références. Et la version numérique est une version longue, qui retrouve les notes et l’apparat critique.
C’est un geste intéressant qui reprend une expérience menée par Francis Wolff dans le séminaire "Les lundis de la philosophie" : débarrasser le geste philosophique de la pensée de toutes les références qui l’alourdissent et souvent, cachent mal des arguments d’autorité.
Mais il est paradoxal, alors, de remettre tout ce qui pèse dans la pensée et tout ce qui est inessentiel dans le livre numérique : l’enrichissement qu’apporte le livre numérique est-il condamné à être inessentiel pour le livre de philosophie ?

Si livre philosophique numérique il peut y avoir, ce ne peut être en ce sens mais au sens d’un livre ouvert. Je propose un changement de paradigme : non un livre enrichi, car la méditation est riche d’elle-même, et le texte est riche de lui-même, mais un livre ouvert sur le monde et ouvert sur les autres livres que lui-même.
La philosophie réfléchit le monde ; il serait pertinent pour l’écriture de pouvoir se déployer en renvoyant à la matière même du monde sur laquelle le numérique pourrait l’ouvrir bien mieux que le papier. Ainsi, dans un livre de philosophie éthique, il faudrait pouvoir faire des analyses de cas, et renvoyer à eux, et saisir la matière même du monde aurait du sens. Faire entendre la musique aurait donc aussi du sens, je reviens sur l’exemple précédent, à condition que ce ne soit pas illustration mais présence de la matière même du monde.
La philosophie, si elle existe dans une unité, demande aussi que nous comprenions, pour comprendre ce que nous lisons, où nous sommes dans une discussion, quels arguments sont utilisés, en réponse à quels autres arguments. Cette cartographie de la pensée pourrait répondre à la question kantienne "Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?" et me paraît relever des possibilités du numérique.

Mais pour cela encore faut-il que soit satisfaite une condition qui, pour le moment, ne l’est pas : tant que le moment de l’écriture et le moment de l’édition seront disjoints, je ne vois pas comment le numérique pourrait être essentiel à l’écriture philosophique. Tant que les auteurs remettront des fichiers Words aux éditeurs, que les éditeurs se chargeront de transformer en livre numérique, l’écriture philosophique ne sera pas essentiellement nourrie par le numérique. Il faudrait pour cela que soit mis en place un dialogue entre l’auteur et l’éditeur bien antérieur à la remise du manuscrit. Je ne peux que l’appeler de mes voeux.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2015.


[1] Ce texte reprend en partie la communication que j’ai faite à la journée organisé sur le Livre numérique par le CELLAM, Université Rennes 2.


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