Norme et valeur (mise au point provisoire)


Je tracerai ici les grandes lignes d’une comparaison qui a souvent été faite entre l’évaluatif et le normatif, à partir du champ de la morale. Il va de soi que, comme l’évaluatif excède largement le champ de la seule morale, ce que je vais dire à l’intérieur de ce champ qui est ce que je connais le moins mal, demandera sans doute des adpatations et des modifications si on veut le sortir de ce contexte.

1. Normatif et évaluatif au regard des deux questions éthiques possibles.

Il est possible de distinguer deux modes de constitution des énoncés éthiques, qu’on distingue généralement autour de l’évaluatif (« mentir est mal », « mentir est malhonnête ») et normatif (« il ne faut pas mentir »). Traditionnellement, on considère que ces deux modes de constitution renvoient aux questions pensées comme divergentes, du comment vivre ? et du que dois-je faire ? (Williams, L’éthique et les limites de la philosophie, Préface), dont la divergence pose toute une série de problèmes qu’on imagine facilement. Car si répondre à la question du que dois-je faire ? ne me permet pas de répondre à celle de savoir comment je dois vivre, un fossé se creuse pour l’agent humain, qui paraît bien malaisé à franchir. La question qui m’occupera est plus modeste, elle concerne la mesure dans laquelle la distinction tient, du normatif et de l’évaluatif, car on peut s’interroger sur l’imperméabilité d’un mode à l’autre. J’analyserai donc la distinction qu’on peut faire entre le normatif et l’évaluatif, au regard de leur lien commun à ce qu’on peut déterminer comme l’ axiologique. Je n’entends pas par là, comme cela a souvent été fait, proposer une hypothèse de réduction de l’évaluatif au normatif, ou du normatif à l’évaluatif mais prendre la mesure de leurs différences et de leur fond commun, et proposer une façon de les comparer.

Quelques tentatives de réduction du normatif à l’évaluatif (et vice-versa)

Les tentatives de réduction du normatif à l’évaluatif, ou de l’évaluatif au normatif sont multiples. La solution de Moore, par exemple, consiste à contester cette distinction en prétendant réduire le normatif à l’évaluatif : on doit faire ce qui est bien, ou ce qui est le meilleur (G. E. Moore, Principia Ethica, 1903, trad. M. Gouverneur revue par R. Ogien, P.U.F., 1998). Dès lors le normatif se fonde sur l’évaluatif et se résorbe en lui. Putnam, quant à lui, on le sait, a contesté la validité de cette distinction entre les normes et les valeurs, que, pour ma part, je prends en compte et que je tenterai de justifier. Il considère que les valeurs sont premières sur les normes, dans la mesure où, selon lui, les énoncés normatifs ne peuvent pas faire l’économie des termes évaluatifs, alors que les énoncés évaluatifs ne feraient pas nécessairement usage des termes normatifs (H. Putnam, « Valeurs et normes », Fait/Valeur : la fin d’un dogme et autres essais, trad. J.-P. Cometti et M. Caveribère, Paris-Tel Aviv : L’Éclat, 2004, p. 121-44). Je reviendrai sur l’hypothèse inverse, de réduction de l’évaluatif au normatif, qui est le type de position envisagée dans une perspective néo-kantienne. Je tenterai de préciser quelques différences entre évaluatif et normatif, afin de justifier mes réticences à concevoir une réduction de l’un à l’autre. En effet, les deux types des réduction ont été proposés et également défendus. Dans une perspective néo-kantienne, nous pouvons inversement trouver des arguments pour identifier une tendance normative les énoncés évaluatifs, et resserrer les énoncés évaluatifs autour des énoncés normatifs. Simon Blackburn, par exemple, a contesté cette distinction. Blackburn souligne (Simon Blackburn, « Thickness and Theory », The Journal of Philosophy, vol. 100, 6, 2003, p. 275-87) que les jugements qui utilisent des concepts évaluatifs épais (c’est-à-dire qui engagent pour partie une description de la réalité) donnent en fait des raisons d’agir qui ne sont rien d’autre que des prescriptions, par quoi il propose donc de réduire l’évaluatif à du normatif. Ainsi l’évaluation d’une conduite par des termes tels que « lâche », « élégante », « courageuse », « malhonnête », etc…, ne serait axiologique (au sens où j’emploie ce terme) qu’en tant qu’elle renvoie à une prescription ; or les prescriptions sont de l’ordre du normatif. Ainsi l’élégance d’une démarche, ou d’un raisonnement, la malhonnêteté d’un moyen sont des affirmations de type évaluatif à partir desquelles on pourrait facilement conclure qu’il convient (ou non) de les prendre comme règles de notre conduite. Reste à savoir si cette inclusion d’un noyau normatif dans l’évaluatif peut à elle seule rendre raison de l’évaluatif, ou s’il ne faut pas, pour en rendre compte, déterminer dans l’évaltuatif ce qui excède le normatif. Car certains énoncés évaluatifs ne semblent pas nous permettre de déduire des règles, par exemple lorsque nous disons qu’un grand crime demande beaucoup de courage et que nous donnons une évaluation positive dans un contexte d’écart à la norme.

L’arrière plan de la discussion : l’axiologique

Il me faut d’abord préciser ce que j’entends par axiologique, car ce concept est souvent pris comme un synonyme d’évaluatif et qu’il me paraît utile d’en distinguer les usages. Je propose d’entendre axiologique dans le sens général d’une distinction avec ce qui est purement énonciatif. L’axiologique se démarque de l’énonciatif dans la mesure où il n’est pas seulement énonciation de ce qui, factuellement, est le cas dans le monde mais lui appose un jugement, qui se ramifiera soit vers l’évaluatif soit vers le normatif. Nous avons besoin de préciser ce qui n’est pas seulement de l’ordre de l’énoncé portant sur ce qui est le cas dans notre monde. Dès lors c’est à l’intérieur de l’axiologique que la distinction pourra se faire entre un jugement de valeur et la position d’une norme. L’axiologique en ce sens serait ce qui, génériquement permet de distinguer ce qui n’est pas seulement un énoncé sur le monde mais lui appose un jugement. Les confusions faites par les philosophes entre les termes de normatif et d’évaluatif sont nombreuses et sont à mon avis l’indice qu’il faut un terme générique lorsque nous avons besoin de désigner, en général, tout ce qui est de l’ordre du devoir-être, lorsque nous ne pensons pas, sous ce terme, à une dimension normative et que, par exemple, de manière très générale, nous n’avons pas besoin de préciser si nous parlons de normes ou de valeurs. En outre, certains énoncés sont susceptibles de ne comporter ni termes normatifs ni termes évaluatifs et nous avons besoin de Paul Grice, Studies in the Ways of Words, Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1989 pour nous assurer qu’ils expriment néanmoins quelque chose qu’on désignera à juste titre comme axiologique.

Mon hypothèse sur l’axiologique est que si, sur l’un comme sur l’autre il est possible de fonder une position éthique, alors il doit bien y avoir quelque chose de commun entre eux, qui explique en grande partie les réticences que nous pouvons avoir à couper la question du comment bien vivre ? de celle du que dois-je faire ?. Car si Williams a déploré cette rupture, pour tout ramener à la première question, Kant l’a tout autant déplorée et a tenté de résorber le fossé en postulant l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme qui permettent d’espérer que la réponse à la question portant sur notre devoir nous permettra d’être heureux, même si ce n’est pas dans ce monde. Dès lors, on peut supposer que si des tentatives éthiques aussi différentes que celle de Williams et celle de Kant tente de faire se rejoindre l’évaluatif et le normatif, c’est qu’il y a bien quelque chose de commun entre eux, et que la tension qui peut les séparer est dommageable à l’éthique.

On pourrait considérer que ce qui est de l’ordre de l’axiologique concerne tout ce qui désigne le devoir-être, au sens où Hume propose une distinction qui va jusqu’à une dichotomie entre is et ought. Encore ne pouvons-nous pas la fonder avec Hume, car comme le constatent Ogien et Tappolet, le texte de Hume (Hume, Traité de la Nature humaine, trad. A. Leroy, Paris, Aubier, 1983, III,I,1) qu’on présente en terme de dichotomie entre les faits et les valeurs, souligne en fait une dichotomie entre is et ought, c’est-à-dire entre est et devrait. Or devrait renverrait davantage à du normatif qu’à de l’évaluatif (Ogien et Tappolet, Les Concepts de l’éthique. Faut-il être conséquentialiste ?, Paris, Hermann, 2009, p. 37). La constitution de ce concept d’axiologique se légitime par la nécessité conceptuelle dans laquelle nous nous trouvons de parvenir à énoncer un écart entre ce qu’est le monde et ce que nous en attendrions. En d’autres termes, ce qu’est le monde dans lequel nous nous trouvons et le monde que nous pourrions viser si nous adoptons une conception modale de la possibilité et de la nécessité (au sens où, d’un point de vue modal, est nécessairement vrai ce qui est vrai dans tous les mondes possibles, et est possiblement vrai ce qui est vrai dans au moins un monde possible. Voir Lewis, La Pluralité des mondes, 1986). De ce point de vue, définir l’axiologique comme ce vers quoi nous tendons dans un monde possible permet de le séparer de l’énonciatif, qui ne parle que de notre monde. La distinction que je veux faire pour déterminer de manière très générale ce que peut être l’axiologique a besoin d’être adossée à la sémantique des mondes possibles, pour être claire.

L’écart comme possibilité de repérer l’axiologique

Cette hypothèse pourrait permettre de rendre signifiante, par exemple, dans la philosophie kantienne, la dimension fondamentalement négative de l’apparition de la normativité (Critique de la Raison Pure, Antinomie de la liberté). La morale kantienne, on le sait, répond à la question du que dois-je faire ?, et à ce titre est inscrite, sans que cette inscription soit jamais interrogée, dans une conception normative de la morale. On considère donc que la morale kantienne est étrangère à toute dimension évaluative, et qu’elle est purement normative (voir par exemple Onora O’Neill, « Kantian Ethics », in A Companion to Ethics, ed. P. Singer, Oxford : Basil Blackwell, 1991, p. 176 : « The central question around which Kant arranges his discussion of ethics is « what ought I do ? ». He tries to identify the maxims, or fundamental principles of action, that we ought to adopt. His answer is developed without any reference to any supposedly objective accounct of the good for man, such as those proposed by the perfectionist positions that we associate with Plato, Aristotle, and much Christian Ethics ». Comment rendre compte alors de ce qu’elle affirme une valeur intrinsèque de la volonté bonne, et qu’elle souligne ce qu’elle détermine comme la valeur de nos actions ou de nos maximes ? Cela a donc du sens, y compris à l’égard de cette formulation de la morale qui paraît univoquement normative, de s’interroger sur la portée de cette distinction et sur l’exclusion possible de tout évaluatif dans une conception qui, comme je viens de le souligner, parle de la valeur de nos actions. Or, je le rappelle, une des critiques de Williams à l’égard de Kant est qu’il suppose qu’il s’adresse à des agents qui se posent déjà la question morale, et qui sont donc déjà dans une perspective morale ce qui, pour partie, serait se donner le problème résolu. Certains textes de Kant montre que, sur ce point, Williams a tort, mais il n’en demeure pas moins que comprendre comment et pourquoi il lui a fait cette critique peut nous éclairer sur la distinction entre le normatif et l’évaluatif, sur sa portée et sur sa valeur.

Il me semble qu’il est possible de comprendre le point d’appui choisi par Kant à toute la dimension de l’éthique comme le repérage d’une tension axiologique, qu’il faut supprimer, entre ce que nous aurions attendu de la part d’un agent et ce qu’a été son action. En effet, le point de départ de la reconstruction kantienne de la morale est l’écart affirmé intuitivement entre ce que nous constatons dans le monde et ce que nous pensons que nous devrions y trouver, qui fonde la distinction entre bonheur et dignité au bonheur. Avant même qu’on lui donne une signification évaluative ou normative, c’est cet écart qui l’intéresse. Que celui qui est heureux ne soit pas digne d’être heureux est une affirmation évaluative qui cependant signera, dans la position kantienne, l’écart entre notre monde et ce qu’il devrait être au regard de la norme. Toutefois, dans la mesure où la règle morale que formule Kant ne vaut que pour des êtres finis, qui ne se conduisent pas immédiatement en fonction de la morale mais est une expression immédiate de la valeur de la maxime des êtres parfaits que sont les anges, les saints ou Dieu (la liste n’est pas exhaustive), on pourrait à bon droit se demander si la différence entre la morale telle que Kant la formule pour les hommes et la morale telle qu’elle vaut n’est pas une différence entre le normatif et l’évaluatif. Dès lors, la différence entre le normatif et l’évaluatif pourrait n’être pas une opposition, mais quelque chose qui serait de l’ordre de la différence de point de vue, et qui, en particulier, interrogerait le point de vue que nous prenons sur le monde.

Une hypothèse modale sur l’axiologique

Cette hypothèse nous indique que le normatif est utilisé pour indiquer vers quel monde tendre (à savoir, dans la conception kantienne, le Règne des Fins, monde déontologiquement parfait, qui est un monde possible auquel nous accéderons à la suite d’un progrès infini, c’est-à-dire que la relation d’accessibilité entre notre monde est le Règne des Fins a la propriété de sérialité : quelque soit Wn, il existe Wn+1 tel que Wn+1 R Wn). En revanche, la volonté sainte, qui spontanément veut l’universel, pourrait prendre appui sur ses évaluations et donc rester dans le monde dans lequel elle se trouve pour porter les jugements. Il se pourrait donc que ce soit au regard des mondes dont ils parlent qu’on puisse le mieux distinguer l’évaluatif et le normatif.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas un point d’éxégèse de la morale kantienne. Mais je retire de ma lecture de Kant l’idée que la dimension normative porte en elle, fondamentalement, une dimension d’accessibilité à un autre monde possible, que la dimension évaluative pourrait, quand on cherche à lui faire dire le comportement qu’il nous faut adopter pour nous conformer à elle, avoir cette dimension modale, mais qu’elle ne lui est pas fondamentale, et qu’en revanche, fondamentalement, elle nous renseigne sur notre monde. En sorte que si nous voulons utiliser la dimension évaluative comme une affirmation sur un monde possible auquel nous devons accéder, et non sur notre monde actuel, il faut accepter qu’elle fonctionne comme le normatif, mais que si nous entendons ce qu’elle nous indique sur notre monde actuel, elle est à distance du normatif et ne se confond pas avec lui. La thèse centrale de ce papier est donc celle-ci : l’évaluatif, s’il nous dit à quel monde accéder, fonctionne comme les énoncés normatifs, avec lesquels il partagent d’être des énoncés axiologiques ; mais qu’ils ne se réduisent pas à cette dimension, car leur propriété essentielle est de nous parler aussi de notre monde. En effet, ils indiquent en lui les valeurs intrinsèques, de sorte que s’ils permettent de détacher une conclusion sur les mondes auxquels il convient d’accéder, il n’est pas pour autant possible de les réduire à des énoncés normatifs car ils tiennent compte du monde dans lequel nous nous trouvons. L’axiologique évaluatif peut donc fonctionner comme un axiologique normatif, mais ne peut pas être réduit à ce dernier, et ce n’est pas à la manière normative qu’il nous indique à quel monde accéder. En effet, l’évaluatif, en tant qu’il désigne une valeur intrinsèque à l’état de choses, ou à l’action, énonce quelque chose sur la valeur de notre monde. Ainsi Scanlon note-t-il que les états de choses sont des porteurs possibles de valeurs intrinsèques, qui sont des valeurs qui ne dépendent pas de leur tendance à contribuer à rendre possible autre chose qui a de la valeur (T. M. Scanlon, What we Owe to Each Other, The Belknap Press of Harvard University Press, 1998, p. 79, de quoi on peut déduire par exemple avec Aurel Kolnai, Ethics, Value and Reality. Selected Papers, Hackett Publishers Company, 1978, p. 189 que les valeurs purement instrumentales ne sont pas à proprement parler des valeurs puisqu’elles sont strictement intrinsèques », proposition qui est seulement la contrapposée de la précédente). La frontière entre les deux modes d’affirmation, normative et évaluative, serait donc que l’évaluatif est une affirmation axiologique qui porte aussi sur notre monde, tandis que le normatif serait une affirmation axiologique portant sur les mondes auxquels nous devons, pouvons, ou ne pouvons pas accéder, mais ne nous apprend rien sur le monde dans lequel nous nous trouvons.C’est en ce sens aussi qu’on peut comprendre l’affirmation de Kant selon laquelle nous nous trouvons dans l’incapacité de déterminer si jamais une action a été accomplie selon la loi du devoir, alors même qu’il considère comme bien établie cette loi. Je n’y vois pas seulement l’affirmation éthique du soupçon que nous pourrions toujours avoir sur la validité des intentions qui sont les nôtres (à quoi on veut trop souvent réduire Kant), mais bien plutôt une affirmation de type méta-éthique selon laquelle, d’une proposition normative, nous ne pouvons tirer aucune conclusion quant à ce qui est le cas dans notre monde, car elle n’énonce rien à son propos. C’est aussi en ce sens qu’on peut comprendre la position de Kolnai qui place l’esthétique avant l’éthique, dans l’ordre de nos expériences et de notre rapport au monde (même s’il insiste sur la manière nuancée dont il faut manipuler cette affirmation), et qui le mène à s’opposer à la fondation, par Ross, de l’obligation sur la promesse. En effet, pour Kolnai « If men qua moral being is an appraiser even more fundamentally than an agent, man qua aesthetical being may be an appraiser only ; but on the whole, he is not only an appraiser but also an artist, a ‘creative’ (or re-creative) maker, and that means a kind of doer beyond mere contemplation and evaluation » (Kolnai, 1978, p. 202).

Évaluatif/normatif au regard de fin/épais

Notre hypothèse pourrait bien alors rencontrer celle concernant la dimension possiblement épaisse des énoncés évaluatifs. En effet, une possibilité pour constituer la différence entre le normatif et l’évaluatif est de souligner que les énoncés évaluatifs peuvent être épais, alors que les énoncés normatifs sont nécessairement fins. Si on veut distinguer les prédicats normatifs et évaluatifs en prenant appui sur la différence entre les prédicats fins et les prédicats épais, on aboutit à la répartition proposée par Williams, mais les deux distinctions, dans la constitution qu’il en donne, ne se recoupent pas exactement. En effet, selon Williams, l’évaluatif est un prédicat épais ou fin, mais qui peut être épais (Bernard Williams, L’Éthique dans les limites de la philosophie, 1985, trad. A.-M. Lescourret, Paris : Gallimard, 1990, p. 141-2), alors que le normatif est toujours fin. Je prendrai dans un premier temps cette distinction comme base de la discussion, avant de la préciser au regard de mes discussions car je partage en fait l’avis de Samuel Scheffler à propos de ses obscurités (Scheffler, « Morality Through Thick and Thin a Critical Notice of Ethics and the Limits of Philosophy », The Philosophical Review, Vol. 96, No. 3, Jul., 1987, p. 411-34, p. 417).

Nous pouvons reprendre la possibilité qu’ont les énoncés évaluatifs de parler aussi de notre monde, au regard de la possibilité qui est la leur d’être épais. Or comme il est possible de parler d’un point de vue évaluatif sans vouloir poser une norme, il ne suffit pas de réduire les énoncés évaluatifs à un noyau normatif pour en rendre compte, et il convient donc de reprendre ici la distinction entre le normatif et l’évaluatif au regard de la distinction entre le fin et l’épais. Je peux dire, ainsi, qu’un criminel a manifesté un sang-froid, et par là même ne pas dire seulement ce qu’il a fait, mais énoncer un jugement de valeur sur son comportement, sans manifester par là sa constitution en norme de comportement. Il me semble que c’est ce que Hume repérait lorsqu’il soulignait qu’on pouvait se réjouir sincèrement d’une campagne anglaise opulente, sans avoir en tête un profit qu’on pourrait en retirer, mais simplement parce qu’on imagine que, là, les hommes vivent bien.

On considère qu’une une proposition normative est qu’elle est commandée par un opérateur déontique (Hintikka). Cette place n’est toutefois pas la seule possible pour les opérateurs modaux en général, déontiques en particulier. En effet, il peut se faire que nous rencontrions des propositions dans lesquelles l’opérateur modal intervient, sans les gouverner : si p, alors il est obligatoire que q ; si q, alors il est permis que r. Il faut se demander si le changement de place de l’opérateur déontique, qui indique la modalité du permis ou de l’obligatoire, change la nature de la proposition. Or une hypothèse en effet pourrait être que nous avons affaire à du normatif ou de l’évaluatif selon que l’opérateur se trouve à l’intérieur de la proposition, ou qu’il commnande la proposition toute entière. Cela pourrait nous expliquer en quoi les prédicats évaluatifs sont des prédicats épais, et pourquoi, néanmoins, ils peuvent fonctionner comme des prédicats normatifs qui sont toujours des prédicats fins : il faudrait déterminer un certain contexte de l’agir dans lequel on pourrait faire apparaître un noyau axiologique, dont la détermination in fine, serait soumise à la question de savoir s’il est ou non valide que nous nous trouvions ou pas dans cette situation. Il est possible en effet, et c’est l’hypothèse que je retiens, que le déplacement de l’opérateur déontique constitue une variation plus intéressante qu’il n’a pu le paraître, et plus lourde de conséquences qu’on ne l’a pensé dans le cadre de la logique déontique. Le normatif est habituellement présenté comme fin, c’est-à-dire comme n’induisant pas de description de la réalité dans la façon dont on en parle. Une affirmation d’obligation ou de permission ne porte pas en elle d’indication du type de réalité auquel nous pensons. « Il est obligatoire que p » est une proposition qui peut se rencontrer dans divers domaines. Il n’est donc pas décisif que le normatif soit un prédicat, en revanche il est déterminant qu’il fonctionne comme un opérateur déontique.

Analyse de quelques prédicats évaluatifs : « bon », « indifférent », « approprié »

L’ambiguïté du prédicat évaluatif « bon »

Je soutiendrai pour ma part que la frontière entre les énoncés évaluatifs et normatifs demande une constitution plus attentive, mais qu’elle existe et qu’il n’y a pas de raison valable de réduire les uns aux autres. Certains prédicats évaluatifs, que je vais à présent étudier pour eux-mêmes, me paraissent poser des problèmes particulièrement intéressants : il s’agit des prédicats « bon » , « indifférent » et « approprié » Nous pouvons souligner l’habileté d’un sniper, donc admettre que, pour faire ce qu’il fait, il s’y prend bien, sans pour autant envisager le moins du monde de faire ce qu’il fait. Nous pouvons même dire de X qui est décidément bien le meilleur sniper dont on a jamais entendu parler. Il peut y avoir de l’évaluatif sans la présence en lui de normatif, et cet énoncé se rattache à une dimension axiologique sans qu’on puisse le réduire à une affirmation de type normatif, puisqu’il indique une valeur dont il ne n’est pas certain qu’il faille la suivre (si je dis de X qu’il est le meilleur sniper que je connaisse, je ne veux pas dire par là que je reconnaisse une valeur normative à ce qu’il fait, ni même qu’on devrait le prendre pour modèle, je dis qu’il vise juste et qu’il est un excellent tireur, par ailleurs, je déteste ce qu’il fait et je déteste les armes à feu). Cela permet de rendre compte de l’ambiguïté normative des énoncés évaluatifs, qui peuvent devenir normatifs comme ils peuvent ne pas l’être. Cela permet aussi de rendre compte de l’ambiguïté fondamental du prédicat évaluatif « bon », qui est évidemment extrêmement problématique. Aristote l’a repérée en Éthique à Nicomaque, I, 6, 1096 b 23 où il souligne que bon est un terme général qui ne renvoie pas à une unique idée. Michael Stocker reprend à son compte cette pluralité possible des significations du terme bon non pas pour récuser une fondation possible de la valeur sur lui, mais pour montrer que la pluralité des valeurs est le cas le plus fréquent (ce qui lui demande de préciser sa thèse principale, à savoir qu’il n’est pas nécessaire d’affirmer qu’il y a une seule valeur pour pouvoir prendre appui sur les valeurs pour résoudre les questions axiologiques que nous nous posons) : « A good life is not a single value. There are important evaluative relevant qualitative differences between features which conduce, equally or not, to a good life. Correlatively, there are differences between livres made good by different ways » (Michael Stocker, Plural and Conflicting Values, Oxford : Clarendon Press, 1990, p. 178).

Je pense qu’il est possible de refonder la distinction entre normatif et évaluatif, au sein de l’axiologique, de la manière suivante, et ma refondation s’inscrit dans la lignée de la position de Scanlon, mais l’allège de sa tendance réductionniste : je propose de considérer que la structure de l’évaluatif (épais) se construit sur un noyau normatif (fin) qu’on choisira ou non d’activer ; si ce noyau n’était pas présent, alors il ne serait pas possible de comprendre en quoi les énoncés évaluatifs obligent à quelque action que ce soit, dans la mesure où ils ne nous indiquent pas l’écart entre la situation dans laquelle nous nous trouvons (je prends situation ici au sens de modèle partiel de monde) et celle en direction de laquelle nous devrions tendre. Seule cette tension, qui se manifeste paradigmatiquement comme une accessibilité vers un autre monde que celui dans lequel nous nous trouvons, peut rendre compte de la possibilité qu’ont les énoncés évaluatifs de devenir normatifs, car en effet je crois que Scanlon a raison de dégager une norme d’un énoncé évaluatif tel que « mentir est mal ». Mais là n’est pas le seul type d’énoncés axiologiques et lorsque que nous disons que « la vie bonne peut être entièrement contemplative », nous disons quelque chose sur le monde dans lequel nous nous trouvons, dans lequel nous considérons qu’un mode de vie qu’on peut valider est la vie contemplative, nous disons quelque chose sur les mondes possibles auxquels nous envisageons d’accéder mais nous ne disons pas que les seuls mondes possibles auxquels il faut accéder sont les mondes dans lesquels nous menons une vie contemplative. Le corollaire de cette thèse est donc le suivant : l’évaluatif ne peut imposer une action, ou une conduite que parce qu’il est susceptible de se comporter comme du normatif. Il faut qu’il y ait, dans les énoncés, l’apparition d’un opérateur déontique pour qu’ils soient en mesure d’indiquer les relations d’accessibilité entre les mondes qu’il faut privilégier. Mais les énoncés évaluatifs ont également une dimension par laquelle ils nous informent sur les régularités ou les irrégularités qui sont le cas dans le monde, et sur les valeurs intrinsèques des états de choses de notre monde, de sorte qu’il ne nous est pas nécessaire de les prendre dans une dimension normative pour leur donner du sens.

Dès lors les énoncés épais, dans leurs versions évaluatives, pourraient avoir comme forme paradigmatique une proposition complexe au sein de laquelle apparaîtrait un opérateur modal d’obligation ou de permission, mais sans que cet opérateur ne commande la proposition. Au plus simple donc, on aurait quelque chose de la forme d’une proposition mixte :

Si r et … , alors Oq ou Pp

dans laquelle apparaît bien un opérateur déontique, mais ils ne peuvent pas être réduits à des énoncés de type normatif :

Oq

dans la mesure même où la présence de l’antécédent, comme conditionnel, s’oppose à cette réduction. Reste à savoir, en effet, si j’ai un tempérament contemplatif de sorte que cette vie qui m’est désignée comme bonne et qui, en effet, l’est, me conviendra et pourra m’être une manière de me comporter dans le monde. Un énoncé évaluatif pourrait avoir la forme de cette inclusion de l’opérateur déontique dans une proposition conditionnelle plus ou moins complexe. Mais ce qu’ils nous indiquent est que, si nous ne posons pas p, alors nous ne sommes pas dans l’obligation de q. Mais nous ne sommes pas dans l’obligation de q si nous ne souhaitons pas p. Nous ne sommes donc pas obligés de poser p. Kant traite de toutes les valeurs comme si elles étaient des valeurs extrinsèques car instrumentales, et qu’elles ne nous donnaient jamais des indications fiables sur notre agir car l’identification de leur valeur dépend en fait de l’intention dans laquelle elles sont respectées (je pense par exemple au courage), c’est-à-dire de la valeur de la volonté qui présidé à l’action. Mais bien évidemment, si nous prenons l’hypothèse posée par Kant lui-même d’une volonté sainte, nous pouvons sortir de cette réduction des valeurs à des valeurs extrinsèques : pour une volonté sainte, la norme survient directement sur la valeur qu’elle identifie dans la situation, car spontanément elle veut l’universel. Dans ce cas, la réduction de la tension axiologique est compréhensible, car la volonté bonne se comporte spontanément comme si elle était sujet et législateur du Règne des Fins, c’est-à-dire de ce monde déontiquement parfait auquel nous n’accédons que dans une relation d’accessibilité sériale, nous, dont la volonté est finie et non pas sainte.

Le cas particulier du prédicat « indifférent »

Si nous adoptons la perspective que je propose, alors nous comprenons pourquoi nous ne disposons pas, dans le cadre d’une théorie normative, de la possibilité d’identifier des indifférents. On pourrait en effet appeler indifférents les cas dans lesquels le rattachement à un prédicat évaluatif tend à ce point vers zéro qu’il n’est presque plus possible d’en donner une évaluation. « Il est indifférent d’un point de vue moral de préférer voyager ou de préférer rester chez soi ». Tout se passe comme si, à propos des prédicats évaluatifs, il était possible de tellement abaisser le curseur qu’il n’est plus possible, tant le degré est bas, de dire à quel énoncé évaluatif il faudrait se rattacher. En revanche, on pourrait avancer l’hypothèse que les théories normatives ne peuvent pas admettre des indifférents à l’intérieur d’une théorie dans la mesure où il n’est pas possible d’abaisser le curseur, qui ne connaît que deux valeurs, zéro ou un. Dès lors, une hypothèse serait que l’indifférent soit de nature différente dans une théorie normative et dans une conception évaluative de la morale : il ne peut être qu’extérieur dans une théorie normative, alors qu’il peut être interne à une conception évaluative. Et en effet Kant, dans la Métaphysique des Mœurs, I, Doctrine du droit, Introduction, reconnaît qu’il n’est pas possible dans le cadre de sa conception normative de traiter des indifférents car soit ils entrent dans le cadre de la loi, soit ils n’y entrent, mais on ne peut rien en dire de plus. Dans la mesure où le tiers est exclu d’un point de vue normatif (ce qui n’est pas obligatoire est permis, ce qui n’est pas permis est interdit), alors il n’est pas possible, normativement, d’identifier des indifférents (et cela est possible d’un point de vue évaluatif).

Le cas particulier du prédicat évaluatif « approprié »

Un aspect intéressant peut être souligné, dans cette fondation de l’évaluatif sur le normatif, par un énoncé évaluatif tout à fait paradigmatique, qui mérite de retenir notre attention. Je pense ici au type de jugement, paradigmatiquement évaluatif, que nous portons sur une conduite lorsque nous disons d’elle qu’elle est « appropriée » ou « inappropriée ». Il y a, la concernant, un énoncé de la forme F(x), où x est la conduite, et F le prédicat évaluatif qui lui est attribué. La forme est donc bien celle d’une propriété prédiquée d’une action, et non d’une modalité du jugement. Une telle affirmation nous entraîne bien sûr vers les rivages aristotéliciens de l’éthique. Donc on a toutes les raisons de penser que ce jugement est un jugement de type évaluatif dans le même sens que les jugements de lâcheté, de courage, d’élégance, ou de malhonnêteté. En effet, dans ces derniers, nous nous contentons d’affirmer des propriétés de la conduite (je parle de conduite pour simplifier et pour trouver un terme aussi général que celui d’axiologique, c’est-à-dire que je prends conduite dans un sens un peu plus général que celui d’action, la conduite étant tout ce par quoi nous nous manifestons dans le monde, et qui peut être un comportement, ou le caractère ou éventuellement une action). En effet, dans la mesure où une action ou une réaction peut être plus ou moins appropriée, plus ou moins inappropriée, le prédicat se comporte comme un prédicat évaluatif, puisqu’il admet des degrés. En outre elle nous parle des propriétés de l’action dans le monde actuel, en ce que l’action est une réaction à la situation dans laquelle se trouve l’agent. C’est en effet eu égard à la situation dans laquelle se trouve un agent, et à laquelle il réagit, qu’on peut dire si son action est appropriée ou inappropriée. Cette énonciation satisfait donc bien la propriété que nous avons identifiée dans l’évaluatif, qui est de dire quelque chose sur le monde dans lequel nous nous trouvons.

Toutefois, l’analyse ne peut pas s’arrêter là et ne rend pas compte de la différence qu’il y a entre la manière dont se comporte ce prédicat, et la manière dont se comporte des prédicats tels que « malhonnête » ou « élégant » ; car la propriété d’être appropriée (ou inapproprié) se rapporte à une norme, éventuellement même à une norme dont nous ne disposons pas (si par exemple, nous pensons comme mode de l’appropriation à la prudence aristotélicienne : nous pouvons régler notre action sur celle du prudent mais pas sur une norme de prudence qui serait explicitée indépendamment des situations dans lesquelles nous nous trouvons). Si on considère, comme c’est mon cas, que les raisonnements moraux ont une dimension modale, et que nous choisissons, quand nous agissons, des branches d’accessibilité, et que nous choisissons des mondes permissibles, alors on pourrait considérer que la propriété d’être ou de n’être pas appropriée valide une accessibilité à W1 à partir de W0, qui est notre monde. Il y a donc fondamentalement un double aspect de ce prédicat évaluatif, en cela selon moi paradigmatique de l’évaluatif, qui se comporte bien comme un prédicat évaluatif en ce qu’il parle du monde W0, et qu’en W0 il affirme une valeur qui est le cas dans ce monde, mais qui fait aussi apparaître un rapport modal au type d’action que nous entendons faire et à propos desquelles nous nous demandons si elles sont, ou non, réalisées dans les mondes vers lesquels nous tendons. Et cela, il rejoint ainsi le normatif dans la dimension axiologique.

Conclusion sur les liens entre normatif/évaluatif et fin/épais

Mon hypothèse est donc la suivante (et n’est pas, je le souligne, une hypothèse de réduction d’un ordre à l’autre) : je dirais que les prédicats évaluatifs, même ceux qui paraissent fins et qui, par Williams, auraient été traités comme tels, comportent toujours une part descriptive dans laquelle l’action est traitée comme une réaction au monde dans lequel nous nous trouvons, et évaluée comme telle. En effet, comme le souligne Williams, les prédicats épais sont « determined by what the world is like » (Williams, 1985, p. 129). C’est sur la liste des concepts fins que je me sépare de Williams qui considère (ibidem) que les concepts fins sont good, right et ought. Or les deux premiers parlent de notre monde, alors que le dernier ne parle que des mondes auxquels nous devons ou ne devons pas accéder. Je suis d’accord avec Scheffler, 1987, p. 118 pour dire que la classification telle qu’elle est constituée et utilisée par Williams, 1985 est une généralisation un peu trop grande : ma solution consiste à identifier comme fin ce qui ne nous parle pas de notre monde, ne nous donne aucune indication à son propos, mais nous guide seulement dans l’accessibilité que nous devons rechercher, à savoir donc le déontique pur de obligatoire, permis, interdit . Tous les autres prédicats (y compris bon, indifférent, droit, approprié) sont des prédicats épais au même titre que tous les autres prédicats reconnus comme épais par Williams, par exemple courageux ou malhonnête. L’analyse en termes modaux de ces différents prédicats au sein de la dimension axiologique nous a en effet permis de déplacer les lignes et de faire coïncider la distinction entre normatif et évaluatif avec la distinction entre fin et épais. Cela ne permet pas de répondre à la question de savoir si la morale, par exemple, doit répondre à la question du que dois-je faire ? ou à celle du comment bien vivre ?, mais cela permet de désigner un type d’énoncés dans leur spécificité. L’autre enjeu de ce propos est, par la détermination de la sphère commune de l’axiologique, de comprendre pourquoi l’hypothèse de réduction du normatif à l’évaluatif ou de l’évaluatif au normatif n’est pas une hypothèse que nous retiendrons.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 janvier 2015.



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