Du moi dans ses différentes manifestations (sociales, numériques)

En réponse à Anna Jouy


Nos amitiés numériques sont-elles absurdes ? (J’ai décidé de prendre frontalement un certain nombre de lieux communs de la pensée sur internet : les lieux communs sont faits pour qu’on y exerce la pugnacité de sa pensée, c’est un exercice assez utile). J’en profite pour répondre à une belle question posée en commentaire par Anna Jouy qui dépose doucement sa marque et va à l’essentiel, comme elle sait si bien le faire.

Nos amitiés numériques sont-elles absurdes ? Retournons l’inquiétude : nos amitiés dans le monde immédiat ne le sont-elles pas ? Il y a une certaine qualité de la présence de l’autre qui s’articule à la nôtre ; une certaine qualité de son silence qui respecte le nôtre. De sa parole et de la nôtre qui se répondent dans la conversation. Du moins je le suppose. Nos amitiés dans le monde immédiat sont après tout, elles aussi, incompréhensibles. Je dirais "incompréhensible" mais non "absurde". Ce n’est pas tout à fait la même chose. Car dans le cas de l’amitié, "incompréhensible" signifie "évidente". Nos amitiés, dans la partie immédiatement accessible du monde, comme dans sa partie numérique, sont d’abord et avant tout évidentes. On entame une conversation et elle ne cessera plus, sinon par la disparition de l’un des deux amis.

Certes il y a ce qui, de l’amitié, se joue autour d’un verre de vin, d’une promenade dans la ville au hasard de la conversation et des rues, du temps partagé. Sur Internet on partage son temps. Sans doute avons-nous besoin de la confirmation dans le monde immédiatement accessible de ce qu’elle fonctionnera aussi autrement. Mais nous cherchons des confirmations. Nous cherchons des extensions de nos amitiés numérique dans le monde immédiatement accessible parce que nous sentons, en dépit des fausses représentations que parfois nous trimballons, que ces deux parties du monde sont liées, que nous ne cessons de passer de l’une à l’autre et qu’il serait absurde de scinder artificiellement ce qui demande à être fluide. Car la vie est mouvement et demande cette fluidité.

Qu’exprimons-nous de nous dans le monde social qui est celui où nos amis nous rencontrent ? Il me semble que nous y exprimons un moi poli comme un galet par les expériences sociales. Nous avons été heurtés par le monde social et nous avons appris ce que nous voulions lui concéder, comme nous avons appris ce que nous refusions d’admettre. Il a fait l’objet d’une négociation patiente entre soi et soi. Cela s’ajuste. Jusqu’à être réglé de la manière la plus supportable qui soit (ou la moins insupportable). Je trouve au fond ce moi social moins authentique que notre moi numérique que nous créons de toutes pièces. Que le moi numérique relève en grande partie de l’écriture ne me le rend que plus proche et plus tranquille. Il est sans doute plus près de nous. Et il fait l’objet de moins de négociations.

J’admets l’hypothèse que l’écriture nous construit. Ce n’est pas son but sans doute. Mais elle a cet effet de retour de nous construire c’est-à-dire de déterminer notre rapport au monde et notre mode d’insertion en lui. Il y a une vérité, je crois, de nos êtres qui transparaît mieux dans notre écriture que dans toutes les parades sociales, quel que soit le personnage que nous nous sommes construit et que nous cesserons d’être bien avant de cesser d’écrire et d’être nous.
Pour moi, le moi social est une charge dont on s’acquitte. Les Anciens avaient raison. On endosse une charge et l’habit qui va avec. On se doit à eux. C’est-à-dire qu’on se doit de les accomplir aux mieux. Ils ne vont pas jusqu’à l’être. Ils n’atteignent pas le noyau dur de ce que nous sommes, que nous sommes avec nos amis.
Je ne crois donc pas absurde de se sentir plus proche de ce noyau dur de nous dans l’écriture et dans les manifestations que nous choisissons plutôt que dans ce qui est le fruit d’une longue transaction entre nous et le réel, entre nous et le principe de réalité.

En sorte que nos amitiés numériques ne sont pas plus absurdes que nos amitiés dans le monde social où nous avons soudain la certitude que, quels que soient les vêtements que le monde social lui a fait prendre, ce pourrait être un ami. Toute amitié est un pari. Rien que cela. Un pari de vivant sur l’entente possible entre les moi, au-delà de leurs manifestations.

Restent les disparitions, les effacements, les oublis. On peut en effet bloquer quelqu’un, le supprimer de ses followers, soudain ne plus lui adresser la parole. Il est vrai que c’est plus facile sur internet que dans le monde. Sans que cette différence de degré soit une différence de nature.
J’en reviens à mon hypothèse de la plasticité d’Internet. Comme toute technique il est neutre, fondamentalement neutre. Il nous renvoie seulement le monde tel que, dans la mesure où il dépend de nous, nous le forgeons et le formons et le réformons. Comme il renvoie aussi, dans les interactions que nous avons avec les autres, ce que les autres entendent faire de leur monde qui n’est pas toujours cohérent avec le nôtre. Reste là aussi à trouver des ajustements (mais au moins la possibilité de bloquer les fâcheux limite-t-elle le besoin de négocier et nous laisse-t-elle une part plus tranquille et plus ouverte de possibilités). Cette plasticité de la région numérique du monde, alors que la région immédiatement accessible est un béton lisse et froid qui prend peu à peu, donne plus d’occasions de se manifester spontanément.

Internet est une partie du monde qui dépend sans doute plus de nous que le monde immédiat et sa pesanteur à laquelle, au fond, nous pouvons assez peu. Pour moi, la chose qui m’y a le plus déçu sans doute est la continuation de la comédie humaine, mais c’était naïveté de ma part que d’en attendre autre chose.
De ce point de vue, je suis surprise sur la TL du peu de discussions : on y trouve la plupart du temps des informations, des liens, quelques remarques. Il y a une frilosité des discussions qui se terminent vite "pour ne pas ennuyer les followers" (?) elles sont rares et s’éteignent vite, ce que je déplore. Car je ne prends pas pour une offense ni pour une marque d’agressivité qu’on ne soit pas d’accord avec moi : ce sont là pour Aristote, les conditions du dialogue (Métaphysique, Livre Delta) :
— qu’on parle de A,
— qu’on tienne à propos de A des affirmations contradictoires,
— qu’on soit d’accord sur le fait logique qu’elles ne peuvent pas être vraies en même temps.
Ces conditions sont souvent réunies mais un véritable dialogue a rarement cours. On se contente souvent de quelques répliques vite suspendues alors que la richesse ne peut être que dans l’échange. Je regrette un peu que nous ayons perdu cela, comme si nos moi numériques s’inclinaient un peu trop vite devant nos moi sociaux. Mais au moins ils peuvent s’y manifester.

J’y suis donc revenu après une absence. À quoi bon amputer son expérience d’une partie du monde ?



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 août 2014.



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