Écriture et technique : quelle ontologie du livre numérique ?


Ce texte reprend mon intervention au colloque organisé le 13 juin 2014 sur les pratiques du numérique, Université de Poitiers, Limes.

Il y a dans les gestes de lire et d’écrire, assurément, un extra-temporalité. Cette propriété fait d’eux les mêmes gestes depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, et comprendre, s’approprier la pensée d’un autre, se pencher sur une définition d’Aristote, par exemple, c’est repenser cela exactement qu’Aristote a pensé, du moins tenter de viser le même objet que celui qu’il visait. Cette extra-temporalité de ces gestes, qui leur permet d’être toujours les mêmes, et n’empêche pas que les possibles ouverts par la technique modifie le rapport que nous pouvons avoir avec eux. Je me donne comme objectif, dans cette analyse, d’envisager une cartographie de ces modifications et des possibles ouverts par l’inscription de ces gestes dans une dimension technique.

Intransivité de l’écrire au regard de la distinction entre praxis et poièsis

Roland Barthes disait qu’ « écrire est un verbe intransitif », et ce mot est souvent repris à propos de l’écriture sur Internet, de l’écriture en ligne, du livre numérique comme s’il nous rattachait à un geste essentiel, au-delà des variations inessentielles du support. Je dis « nous » puisque je mène depuis des années l’aventure quotidienne d’un blog. Or je ne crois pas que nous nous réclamions d’une rupture, que l’édition papier nous renvoie, mais bien plutôt de la continuité du geste. Ainsi François Bon demandait-il, il y a peu, sur le Tiers-Livre : « Alors si là je clique sur "enregistrer" puis sur "mise en ligne" en quoi ça m’éloigne de l’enjeu même, intransitif, qu’on appelle « écrire » ? http://www.tierslivre.net/krnk/spip... J’attribue à ce souci de l’écriture sur le web de se relier à un geste aussi fondamental l’importance accordée à cette formule, et c’est en ce sens, aussi, que je l’emploie et que je vais tenter de la déployer dans toutes les implications qui sont les siennes. Cette intransivité de l’écrire souligne la signification de l’activité qui est alors l’écrire. Car si écrire est un verbe intransitif, alors il faut comprendre que cela nous oriente vers une certaine compréhension de cette activité qu’est écrire, qui n’est donc pas la production d’un objet (puisqu’il n’y a pas d’objet). On n’écrit donc pas un livre, un essai, une conférence, un poème, mais on écrit ; de même, sans doute, qu’on ne lit pas un livre ou un poème : on lit. Il est possible de ressaisir cette affirmation un tant soit peu paradoxale de Barthes au regard de la syntaxe même des verbes écrire ou lire en la mettant en rapport avec la distinction aristotélicienne formulée dans l’Éthique à Nicomaque entre praxis et poièsis qui traduisent toutes deux le verbe faire. La différence entre ces deux modes du faire est, pour Aristote, que la poièsis a sa fin en dehors d’elle-même — c’est par exemple l’activité de l’artisan qui produit un objet qui se sépare de son geste, et la séparation de cet objet signe la fin du geste — tandis que la praxis est une activité qui a sa fin en elle-même, c’est-à-dire sa finalité en elle-même. Ces deux modes du faire, production et activité, me sont une distinction fondamentale pour comprendre une séparation possible entre l’écriture et son objet, y compris dans la matérialité de l’objet par lequel se manifeste le travail de l’écriture.

Car s’il est exact qu’en effet « on écrit », c’est-à-dire intransitivement, et que cet écrire comme activité (je préfère dans ce cas l’infinitif du verbe plutôt que le nom commun) repose sur le fait que l’écriture est une praxis et non un poièsis, alors écrire est séparé de la matérialité dans laquelle se manifeste le geste de l’écriture. Si nous considérons écrire en ce par quoi il est une production, nous sommes alors liés à la matérialité de ce qui demeure un geste. Car tout geste vient du corps et en ce sens relève de la matérialité de notre agir, en tant qu’il est considéré ressortant de l’activité du corps, en ce qu’il manifeste des muscles, des tendons, notre posture. Platon le remarquait dans la célèbre lettre VII, et pour le XVIIème siècle cette présence du corps dans toute manifestation du langage, oral ou écrit, a signé l’infériorité de notre communication humaine par rapport à une forme de communication qu’on suppose angélique, c’est-à-dire d’âme à âme, sans passer par la médiation du corps donc du langage. Car pour communiquer des idées, nous passons par le corps et mêlons ainsi deux substances différentes Et même le lieu dans lequel, alors nous inscrivons notre corps, au point que certains se sont intéressés aux oloé, « ces lieux où lire, où écrire », selon la direction qu’a donné par exemple Anne Savelli à sa réflexion dans l’ouvrage Des oloé, espaces élastiques où lire, où écrire. Or ces questions interrogent écrire dans le geste de notre corps, et donc écrire en tant qu’il est une production d’un objet matériel, et non pas écrire en tant qu’il est un verbe intransitif, donc une activité. Si nous nous intéressons en revanche à ce par quoi écrire est intransitif, donc une activité et non une production, nous cessons de le concevoir dans la matérialité. Le dualisme de l’objet et de sa matière

Ces questions sont bien évidemment des questions d’ordre ontologique, en tant qu’elles interrogent ce qu’est écrire. Cela demande, dans un effort supplémentaire, de penser en quoi le livre n’est pas le support qui nous le donne à lire. Car il faut penser que le texte n’est pas lié à l’objet livre en tant que matériel. Entendons-nous : il faut donc distinguer dans le livre ce par quoi il est livre(c’est-à-dire et ce par quoi il est texte. Il faudra donc accepter de considérer qu’il y a deux objets, l’un, matériel ou immatériel, qui est ce que nous appelons livre, et l’autre, le texte, qui se distingue donc de l’objet. La métaphysique a étudié le rapport entre l’objet et sa matière, et même si bien évidemment diverses positions peuvent être défendues, je m’intéresserai particulièrement à l’une d’entre elles, qu’on appelle le dualisme. Kit Fine l’expose dans « The non-identity of a material thing and its matter », Mind, 112 (446):195-234 (2003) http://philpapers.org/rec/FINTNO. La double loi de Leibniz permet de poser l’identité des indiscernables et l’indiscernabilité des identiques.

(1) Identité des indiscernables Deux choses qui ont toutes leurs propriétés en commun sont identiques

(2) Indiscernabilité des identiques Deux choses identiques ont toutes leurs propriétés en commun

À partir de ces lois, Kit Fine défend l’idée que l’objet et sa matière sont discernables puisqu’ils n’ont pas toutes leurs propriétés en commun : l’argile a des propriétés qui ne sont pas celles de la statue (par exemple il est bon marché, alors que la statue n’est pas bon marché) et la statue a des propriétés qui ne sont pas celles de l’argile (par exemple elle est élégante alors que l’argile ne l’est pas). Donc, en vertu de la loi de Leibniz, puisque l’argile et la statue n’ont pas les mêmes propriétés, ils ne sont pas deux objets identiques. Bien évidemment la même analyse peut facilement être menée à propos du texte et du livre : le texte a des propriétés qui ne sont pas celles du livre. Écrire n’est pas produire un objet matériel. Et donc, pour répondre à la question de François Bon, ou simplement tenter de lui répondre d’un point de vue ontologique, en effet, on ne s’éloigne pas de l’écrire dans l’immatériel. On s’éloigne de l’objet matériel mais non de l’écrire.

Je dirais qu’une des conséquences de cette séparation entre le livre et l’objet matériel est, sous un aspect contemporain de l’analyse, d’estomper les frontières entre le livre et le blog, à faire du livre un objet poreux. Je reprends ici une proposition discutée par Karlpro, François Bon, Pierre Ménard qui ont avancé cette propriété du livre qui n’est bien évidemment pas une propriété de la matière, bien qu’elle soit ici reprise métaphoriquement des propriétés de la matière. Cette idée d’une porosité du livre souligne qu’interviennent celui qui l’écrit et celui qui le soutient dans sa construction technique, ceux qui réagissent à lui, le commentent, le discutent, l’interrogent et contribuent donc aussi à l’ouvrir sur le web. Ainsi, dans une publication toute récente, Julien Boutonnier cite-t-il, à la fin de Ma mère est lamentable un twitt d’Anh-mat annonçant le livre et l’évoquant. De ce point de vue, un apport fondamental de la réflexion philosophique peut être d’interroger le statut de ces objets immatériels et ouverts sur le web, de montrer qu’il faut en repenser les frontières, concept sur lequel une branche de l’ontologie, science de l’être en tant qu’être, qu’on appelle la méréologie permet de s’interroger et de formuler des apports décisifs pour comprendre quel est ce type d’objet auquel nous avons affaire quand nous lisons ou écrivons un livre numérique pensé, en particulier, pour le tactile. Il faut en particulier être en mesure de définir ce qu’est la frontière de cet objet, qui n’est donc pas, en fonction de la différence entre l’objet livre et le livre comme texte, celle de l’ouvrage matériel. Les frontières d’un livre ne sont pas les limites imposées par l’objet matériel par lequel nous avons l’habitude de le manipuler.

La porosité du livre numérique

La frontière d’un livre lu et conçu pour le tactile, ouvert sur le web, ou en connexion avec d’autres ouvrages, demande entièrement que nous cessions de le penser sur le modèle du livre papier, du livre matériel, dont la surface est très évidemment déterminée, et que nous le rapprochions de ce dont il vient, le site internet. C’est donc au versant positif de cette esquisse d’une ontologie du livre numérique que nous en arrivons et dans laquelle je soulignerai principalement la rupture que je propose de concevoir entre l’objet livre papier, dont les frontières sont déterminées, et l’objet livre numérique, dont les frontières sont poreuses. Je ne crois pas que cette porosité soit propre aux œuvres numériques. Lire une correspondance, des objections et des réponses aux objections comme dans le cas des Méditations métaphysiques, si nous comparons, ce qui est un exercice extrêmement riche et plein d’enseignement sur la pensée de Descartes son texte latin et la traduction française qu’il en a lui-même donnée, nous sommes déjà dans une compréhension, dans une approche et une saisie du texte qui est poreuse. En revanche, elle est rendue plus facile, plus souple, plus évidente par le numérique en général, et par le tactile en particulier, puisqu’alors il est possible, il devient possible d’inventer des navigations dans l’œuvre, hors de l’œuvre, qui ne soient plus déterminées par les limites matérielles et fixes de l’objet livre mais par les frontières floues de l’objet immatériel qu’est un texte.

Le vague ontologique

Nous touchons là à ce que nous appelons le vague, et dont il faut entendre que son existence même est contestée dans le champ de la philosophie. Car certains auteurs considèrent que le vague est simplement la marque de notre ignorance ; là où nous voyons du vague, c’est simplement que nous n’avons pas assez interrogé notre objet pour supprimer de lui tout vague ; c’est ce qu’on appelle le vague épistémique. Peter Simons, en revanche, par exemple, défend l’idée qu’il existe un vague ontologique : le vague ontologique est ce qui rend vrai des propositions qui ne pourraient pas, sans lui, être vraies en même temps. Par exemple, si vous tenez dans les doigts un carré de céramique turquoise, de ce carré de céramique turquoise, il est vrai de dire qu’il est plutôt vert, mais de lui il est aussi vrai de dire qu’il est plutôt bleu, comme de dire qu’il est vert et bleu, ou bien de dire qu’il n’est ni vert ni bleu. Un même fait du monde – car le fait est que ce carré est turquoise — rend vraies toutes ces propositions. C’est à cela (je ne rentre pas dans le détail technique de cette conception de la vérité qui repose sur des vérifacteurs, autrement dit truth makers, c’est-à-dire des faits qui rendent vraies des propositions) que nous savons que le carreau de céramique turquoise porte en lui un vague ontologique.

Le livre, un objet vague ?

Je suis pour ma part tentée de transposer cette conception à celle du livre numérique, non qu’il soit différent du livre papier qui lui aussi a des contours vagues, mais en ce qu’il donne à voir plus évidemment ce vague ontologique puisque ses frontières ne sont pas fermées, puisqu’elles ne sont pas fixes mais permettent des circulations multiples. C’est le dehors et le dedans du livre qui sont souples et cette souplesse nous avait été occultée par la réussite technique qu’a été le livre papier en son temps, dont les contours matériels occultaient le vague ontologique du texte qui fait référence à, évoque, appelle, renvoie à ce qui est en dehors de lui, implicitement ou explicitement. Nous retrouvons dans le numérique la possibilité de manifester ce vague ontologique de l’objet livre, et de nous en saisir de diverses manières que le tactile rend possible en naviguant en lui, en nous l’appropriant diversement par le surlignement par exemple, qui est un mode d’appropriation de cet objet. Cela n’empêche évidemment pas qu’un texte ait son unité, mais il a son unité, et est tout autant un objet un, qu’il appartient à une œuvre, dont il est une partie et non un tout, à une discussion dans laquelle il occupe une case, une position, à un mouvement poétique ou philosophique auquel il se rattache, centralement ou marginalement.

Si des œuvres sont faites pour être lues sur écran tactile, c’est aussi qu’elles ont été conçues dans cet univers du tactile et qu’elles intègrent, à la lecture, des gestes qui sont ceux du tactiles. Que se passe-t-il de l’interaction entre écriture et geste tactile, d’un côté, geste tactile et lecture de l’autre, dans la mesure où ces deux aspects doivent être liés et pensés dans une cohérence ? J’interrogerai particulièrement ici le paradigme de la lecture linéaire qui, s’il peut être remis en cause dans des créations littéraires, demande une plus grande prudence si nous voulons le prendre en compte dans l’écriture en sciences humaines, où il n’est pas impossible, néanmoins, qu’il ait sa place. La navigation tactile qui se fait en posant ses doigts sur les images qui entourent le texte, ou bien encore, dans le texte lui-même, en choisissant certains mots et non pas certains autres permet au lecteur une exploration de la profondeur de champ d’un texte qui doit être pensée par le créateur. Cette possibilité aboutit alors à cela que, sauf à maîtriser parfaitement les outils techniques qui sont à sa disposition, l’auteur a besoin, ici, du savoir du technicien et de son concours. La création devient une interaction entre une créateur et un technicien-créateur. On peut donc interroger ici le statut de créateur du technicien qui soutient le geste de celui qui écrit, lui indique des possibles, l’oriente vers des possibles qu’il avait disjoints dans l’écriture et qui peuvent se conjoindre par la technique.

Conclusion

L’objet livre immatériel, en particulier dans sa dimension tactile est un objet poreux, d’abord parce qu’il peut renvoyer à autre que lui, aussi parce qu’il peut inclure autre chose que l’écrit, des photos évidemment, mais aussi des extraits sonores de lecture ou de musique, et le travail des autres que l’auteur. L’auteur lui-même devenant un objet vague ; j’ai essayé de montrer que nous avions un concept très précis du vague dans le domaine de la philosophie. Mon hypothèse est que les frontières nettement dessinées dans le monde matériel du livre papier nous avaient fait un temps oublié, par sa réussite technique, que le livre qui s’écrit est un objet poreux. Et je crois que nous pouvons attendre du numérique, et du tactile en particulier, qu’il remette en évidence cette propriété essentielle du livre.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juin 2014.



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