Ma mère est lamentable, de Julien Boutonnier


La vie est un mouvement. Julien Boutonnier met les phrases en mouvement ; il part d’un rêve, et rejoint le réel dans Ma mère est lamentable, ou part du réel et rejoint la vie, ou part de la mort et rejoint la vie, il part de la nuit et rejoint d’autres rivages, il voyage, entre New-York et Mazamet, entre deux représentations du monde, entre le désespoir et l’espoir. La vie est cet ensemble de mouvements, et d’autres encore.
Il écrit : "Depuis la morte vers la vive j’ai dit le chant" [1], et le livre est en effet un chant, une lamentation, un cri, un phrasé contre le silence, qui nous dévore, troue les mots, troue l’espace et nous empêcherait de parler, nous réduirait à n’être rien d’autre que le néant qui nous attend, d’où nous venons, où nous allons, entre lesquels il faut trouver un point d’équilibre.

"J’ai fait un chèque en blanc au comptoir des mots en vrac" [2] et de ce tumulte même, accepté dans les phrases, est né un mouvement, s’est dessiné un geste, s’est construit un livre. On est passé tout à la fois de la mort et à la vie, et du désordre à un équilibre.
Dans ce mouvement, je partage avec Julien Boutonnier l’impression que le langage est la seule réponse au désespoir. Il faut s’en tenir aux mots même si c’est fragile, même si la corde qu’ils permettent de tendre est incertaine : "J’ai pensé au texte qui peut-être suivrait mon voyage Il m’a semblé que les mots n’auraient plus l’aura que je leur avais prêtée" [3]. Mais je crois qu’ils l’ont, oui, assurément, ils ont conservé cette aura, cette force, même si elle est amère :

"Tu es fils de l’amertume
de la tumeur faite mère" [4]

Le livre est un concentré de vie, de vie et de colère "parce que colère est source" [5], et comme tel, il est donc aussi un concentré de mort, de maladie, un concentré de vie donc d’amour, de sexe, de chagrin, de désespoir, de lutte, de cris et de silence. Il porte l’écriture dans des endroits où on a rarement le courage de la porter.

C’est une vertu de courage, que de mener à bien ses phrases et sa pensée, et ses impressions, et ses chagrins, et ses espoirs, surtout ses espoirs, de les emmener le plus loin possible, c’est une vertu que Julien Boutonnier manifeste dans ce livre difficile, difficile comme vivre est difficile. C’est une épreuve, une mise à l’épreuve, comme si toute notre vie était une mise à l’épreuve : ".Rêve, pourquoi me mettre à l’épreuve ?" [6].
Quelle que soit sa violence, car c’est un livre violent dans le bon sens du terme, nous nous y reconnaissons, je crois, tous, c’est un livre humain, profondément humain qui explore "ce foutu besoin de consolation de merde" [7]. Et le dépasse. Comme un noyé donne un coup de talon salutaire et remonte à la surface.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 juin 2014.


[1] Boutonnier, p. 173.

[2] Boutonnier, p. 85

[3] Boutonnier, p. 155.

[4] Boutonnier, p. 106.

[5] Boutonnier, p. 75.

[6] Boutonnier, p. 33.

[7] Boutonnier, p. 163.


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