Naturaliser l’esthétique ?

Sur la différence entre philosophie et poésie (hypothèse)


Jacques Morizot publie un recueil collectif, Naturaliser l’esthétique ? Questions et enjeux d’un programme philosophique, aux Presses Universitaires de Rennes, 2014. Il pose la question de la naturalisation qui est en cours de discussion et de laquelle Jean-Marie Schaeffer se saisit dans les "Éléments pour une esthétique descriptive".

Jean-Marie Schaeffer propose de construire une distinction entre les modalités de notre relation au monde, et en particulier des modulations qui se jouent entre la relation cognitive que nous pouvons avoir au monde, et la relation esthétique que nous pouvons avoir avec lui [1]. Il souligne une caractéristique de notre être au monde non-esthétique qui est, selon lui, que dans la relation non-esthétique, "les processus cognitifs sont toujours fortement schématisants : concrètement, lorsque nous rencontrons un stimulus perceptif, nous essayons de lui associer de la manière la plus économique possible un maximum de propriétés non-occurentes dans la perception elle-même" [2]. Jean-Marie Schaeffer évoque un court-circuit (shortcut) "qui diminue la complexité de l’information perceptive, et la relie de la manière la plus économique possible à une modélisation cognitive" [3].
Je comprends bien cette simplification de la saisie du réel : elle est à l’œuvre, par exemple, dans les distinctions kantiennes en matière de morale qui nous enjoignent de chercher dans nos actions ce par quoi elles peuvent supporter le passage à l’universalisation. Il s’établit une hiérarchie entre la question, seule pertinente du point de vue moral, de la possibilité de l’universalisation, qui prime sur toutes les autres propriétés de l’action (l’utilité par exemple, laNous disposons d’une propriété unique, dans ce cas, qui nous permet de simplifier le monde, et de simplifier la vie éthique. C’est en effet tout ce que nous cherchons. Dans la perception non-esthétique en général, cognitive, mais sans doute aussi pratique, nous pensons les structures du réel. Nous le catégorisons. Nous cherchons à déterminer les grandes structures qui nous permettent de catégoriser le réel, et de le saisir de la manière la plus simple possible. Je ne suis pas sûre qu’il y ait, de ce point de vue, une spécificité de la cognition, par rapport à l’éthique ou à tout ce qui concerne des raisonnements pragmatiques, par exemple dans les calculs d’utilité. Cela demanderait évidemment une étude plus fine.

En revanche, la spécificité de la saisie esthétique du monde apparaît dans la différence avec cette première modalité de notre rapport au monde :
"L’exploration en régime esthétique se caractérise par une expiration polyphonique déhiérarchisée qui établit des liens entre les différentes couches de l’objet" [4].
Cette attention polyphonique et déhiérarchisée au monde me paraît être aussi bien celle que nous avons devant un objet esthétique (un tableau, un poème) que devant un moment du monde que nous décidons de regarder de manière esthétique, sur un mode d’attention qui soit esthétique. Nous pouvons penser notre rapport au monde, un instant, sur un mode esthétique, qui est à proprement parler celui qui, dans la suspension de la saisie cognitive ou pratique, permet une attention polyphonique.

Je crois qu’il y a là deux structures radicalement différentes, et que parfois le monde nous invite à une saisie sur ce mode esthétique, qui est précisément celle que j’aime explorer dans certaines séries des bords des mondes, et en particulier Réenchantement. Elle est ce par quoi l’attention esthétique diffère fondamentalement de l’attention philosophique au monde. Ce sont donc sans doute moins les écritures qui diffèrent, alors, que le type d’attention que nous choisissons d’éveiller à l’objet dont nous nous saisissons.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er juin 2014.


[1] Jean-Marie Schaeffer, "Éléments pour une esthétique descriptive", in Jacques Morizot, Naturaliser l’esthétique ? Questions et enjeux d’un programme philosophique, Presses Universitaires de Rennes, 2014, p. 109.

[2] Schaeffer, 2014, p. 109.

[3] Schaeffer, 2014, p. 110.

[4] Schaeffer, 2014, p. 110.


2 Messages de forum

vos commentaires et interventions

|Dialogues des bords des mondes|
Ma mère est lamentable, de Julien Boutonnier
46 villes, bourgs & autres lieux, de Nathanaël Gobenceaux
Ligne. Ligne, rémanence, impasse, de Michèle Dujardin et Sébastien Écorce
Naturaliser l’esthétique ?
Pour un septième art ?, de Jean-Yves Chateau

mots-clés

Follow IsabelleP_B on Twitter

vos commentaires