Le fait est que nous agissons …


Nous pouvons revenir à la question initiale :

Que faisons-nous quand nous agissons dans le monde ?

en articulant cette fois la détermination de la réponse qu’on peut lui apporter à une autre question, que les séries causales, et leur distinctions possibles, que nous venons d’étudier permettent de prendre en considération.

Il faut introduire ici le concept de contexte, et donc de situations dans laquelle nous intervenons. Car si nous sommes des agents, si nous devons nous penser comme exerçant quoi que ce soit qui soit de l’ordre de la causalité, cela intervient dans un monde qui est déjà présent, déjà là et qui constitue le contexte de nos actions, c’est-à-dire la situation dans laquelle nous intervenons.
La distinction qui a été proposée entre des séries causales incidentes et des séries causales essentielles est l’outil conceptuel qui nous permet de penser que certes l’agent agit toujours dans une situation qui lui préexiste dans le monde, mais qu’il est possible d’isoler la causalité qu’il exerce, et de trouver des cellules qui, causalement, manifestent son efficacité sur le monde, quand bien même elles seraient toujours en contexte, c’est-à-dire par exemple insérées dans une série causale qui leur préexiste.

Position du problème :

Nous agissons toujours en situation, et une des demandes de l’éthique contemporaine, en particulier, est de contextualiser les affirmations éthiques, de considérer qu’elles ne sont pas des affirmations valides universellement indépendamment de tout ici et maintenant de l’affirmation, mais qu’elles dépendent du contexte de notre intervention dans le monde. De ce point de vue, la position la plus radicale est celle de Jonathan Dancy dans Ethics without Principles, qui défend la thèse que nous n’avons pas la possibilité de nous appuyer sur des principes éthiques, au regard de la particularité radicale des situations dans lesquelles nous nous trouvons. Sans discuter de la possibilité des principes, ou de leur impossibilité, nous pouvons au moins souligner que la question qui se pose, dans une discussion aussi fondamentale, est celle de la définition du contexte, et donc des situations dans lesquelles nous agissons, et donc de leur identification dans le monde, de leur découpage, et de ce qu’elles sont.

Qu’est-ce qu’une situation ?

Qu’est-ce que le contexte de notre agir ? Et comment distinguer, sur le fond des séries causales qui constituent le monde, ce qui, comme contexte, pourrait fonctionner comme une série causale incidente de notre action ? Une première hypothèse est de comprendre que le monde, par ses séries causales, crée le contexte de notre action, et que celle-ci isole des îlots de causalité.

Rmq : C’est la raison pour laquelle il me semble essentiel de souligner, à ce propos, les liens entre les questions ontologiques et les questions éthiques. Si nous ne voulons pas confiner l’éthique à n’être que la formulation de principes, et/ou de valeurs, il faut admettre qu’elle a aussi une dimension ontologique. Ou métaphysique. Comme on voudra l’appeler.

Élucidation de l’expression : « le fait est que … »

Lorsque nous sommes dans une situation déterminée, une manière de le marquer dans le langage est l’expression : « le fait est que … ». Nous devrons donc nous demander quels sont, d’un point de vue ontologique, les faits auxquels nous articulons notre présence dans le monde, et notre agir, et qui dessinent les traits saillants du monde auxquels nous réagissons.

Sur la question de la saillance, on pourra consulter John McDowell. Concept qui permet d’identifier ce à quoi nous réagissons dans une situation déterminée, donc qui sera un affinement de ce que nous allons travailler à présent. Il y a sans doute un trait de la situation qui nous arrête plus que les autres et auquel nous réagissons. Mais c’est là un affinement de la notion de contexte de l’action. Une saisie fine de ce qu’en est le contexte.

On s’appuiera sur ce point sur l’analyse que propose Jonathan Lowe dans The Possibility of Metaphysics.

Pour lui, il se pourrait que les relata qui interviennent dans les relations de causalité ne puissent être que des objets concrets. Or on considère en génréral que les faits sont non les relata mais les explanantia d’une relation de causalité.

La différences entre relata et explanantia est la suivante :

« the fact that the stone is heavy causally explains its falling when it is falling, but does not cause such a falling » (Lowe, The Possibility of Metaphysics, p. 252)

d’autant plus, évidemment, que le fait que la pierre soit lourde ne cesse pas quand elle ne tombe pas. Il peut être éclairant, pour rendre ici compte de l’affirmation de Lowe, de passer par le contrefactuel qui ne fonctionne pas : si la pierre ne tombait pas actuellement, elle ne cesserait pas pour autant d’être lourde, et cela ne contredirait pas le fait qu’elle soit lourde.

Or une relation causale modifie le monde. A contrario, si le monde n’est pas modifié, nous ne sommes pas dans le cadre d’une relation de causalité.

Cette différence amène Lowe à distinguer les faits, comme explanantia de la relation de causalité, et les événements impliquant ces objets comme les relata de la relation de causalité. Lowe envisage les différentes acceptions dans lesquelles on peut considérer qu’un fait est concret pour le faire entrer dans une relation de causalité. Et les écarte.
Pour lui, « states », « events », « objects » appartiennent à la même catégorie ontologique, contrairement à ce que l’analyse précédente semblait indiquer. Il pense qu’il y a là une confusion entre les states of affairs et les states of objets, qu’il faut distinguer.
Les states of objets sont concrets et peuvent entrer dans une relation de causalité. Ils sont concrets car entre en eux un objet concret, par exemple la pierre. Les states of affairs sont abstraits et ne peuvent pas entrer dans une relation de causalité. Ils en sont les explanantia mais non les relata.

Ainsi la phrase « Socrate est sage » exprime la pensée que Socrate est sage. Et elle décrit le state of affairs de « Socrate being wise » : les faits sont des truthmakers. Ils entrent dans des phrases dont la structure syntaxique peut toujours être retraduite sous la forme de « le fait est que … » suivie d’une proposition p exprimant un state of affairs.
Pour david Armstrong, Universals, 1986, les states of affairs sont reconnaissables à la structure sémantique invariante dans laquelle on peut les faire entrer et les exprimer.Armstrong précise qu’un fait est un state of affairs qui est le cas.

En sorte que l’existence d’un fait que a soit F peut seulement garantir la vérité de la pensée que a est F s’il n’est pas possible de distinguer entre les faits qui sont le cas et ceux qui ne sont pas le cas.
Sur cette question de la bipolarité, qui peut être faible ou forte, on consultera J. Dokic, « Perception as Openness to Facts », Facta Philosophica, 2, 2000, p. 95-112.
La bipolarité faible est un trait non négociable de la pensée factuelle. La bipolarité forte est l’idée que « le fait que p » est une unique entité capable d’être vraie ou fausse, mais que, vraie ou fausse, c’est toujours la même entité à laquelle nous avons affaire.

Les faits sont donc des truthmakers.

En effet, Armstrong, 1997, p. 118 : c’est seulement l’existence de la sagesse de Socrate qui lie Socrate et être sage qui fait qu’il est vrai que Socrate est sage. Nous sommes donc, avec les faits, face à ce qui lie les universaux et des particuliers.

Les states of objets en revanche sont concrets et entrent dans les relations de causalité. Puisqu’ils nous indiquent des états de ces objets dans lesquels les objets concrets, en tant que tels, interviennent. Jonathan Lowe les rapproche des tropes : le trope de la stone’s heaviness peut assez facilement et sans trop d’inconvénient être confondu avec l’état de chose « the stone’s state of being heavy ».

Dès lors, nous avons affaire dans le monde à des states of objects qui entrent dans des relations de causalité. Ils sont les relata des relations de causalité. Et ce sont eux qui constituent le mobilité ontologique des situations dans lesquelles nous nous trouvons. Nous réagissons à des états du monde, qui ne sont pas des faits, selon Lowe, mais des états de choses, et qui, comme tels, sont concrets.

On peut définir le contexte comme l’ensemble des états de choses qui est le cas à un moment donné dans le monde et c’est cet ensemble des états de choses qui dessine ce à quoi nous réagissons dans le monde.

Dès lors la question est de déterminer en quoi nous entrons dans ces relations de causalité. En quoi les states of objets qui nous sont extérieurs et dans lesquels nous nous trouvons, déterminent toute causalité possible dans le monde. Sachant que, en tant que nous sommes aussi des objets du monde, que nous appartenons aussi à l’ensemble des objets du monde, en tant que nous sommes des objets concrets du monde, nous entrons donc dans ces relations de causalité.

Définition du concret :

Le concret peut être défini comme ce qui est capable d’être dans l’ici et le maintenant. Dès lors que nous avons affaire à un objet capable d’exister sous la double détermination de l’ici et du maintenant, nous avons affaire à un objet concret. Cette définition se trouve chez Lowe en particulier.

Donc pour le moment, nous comprenons comment des séries causales nous incluent en elles : elles sont des relations dans lesquelles des objets concrets, qui sont seuls capables d’entrer dans des relations de causalité, entrent en relation. En tant que nous sommes des objets concrets, nous pouvons aussi entrer dans de telles relations, et être les relata de séries causales qui sont des séries causales accidentelles. Nous pouvons être pris en elles, sans reconnaître que la causalité qui s’exerce à travers nous soit la nôtre.

Ce qui se constitue est donc la détermination de l’agentivité comme un cas particulier de la causalité : elle s’exerce, si elle s’exerce, dans des séries causales essentielles et insulaires, isolées, dans une causalité plus générale et plus vaste qui est le cas dans le monde et qui s’exerce dans le monde.
Il faut donc déterminer les contours de l’agentivité et comprendre nous pouvons isoler des séries causales qui soient portées par le sujet de l’action, dans lesquelles il entre et dans lesquelles il prenne la place non pas d’un effet d’une série causale qui s’exerce déjà dans le monde, mais de la cause d’un effet qu’il produit dans le monde.

La question est donc ici celle des bordures et du découpage des situations. On sait par exemple, et pour aller vite, qu’il est difficile de découper les conséquences d’un événement dans le monde. Par exemple thématisation, à ce propos, de la différence entre un événement historique et un fait divers. Que fait-on quand on participe à un événement historique ? On entre dans des chaînes de causalité qui se poursuivent bien après la mort de ceux qui ont participé à l’événement. Donc à la causalité qui a mené à cet événement. Donc la question revient : comment découper, y a-t-il un moyen de découper, dans les chaînes causales, des chaînes causales dans lesquelles l’agent entre comme cause ?

Remarque : ce problème doit être distingué de la question de savoir si une action intentionnelle est possible dans un monde qui est entièrement déterminé par des lois causales. Évidemment la question ne manquera pas de se poser. Mais elle doit être distinguée de la question de savoir comment isoler et repérer des îlots d’agentivité dans la causalité qui est globalement le cas dans le monde.

Les deux questions sont certes liées, mais il s’agit pour le moment de déterminer comment nous pouvons identifier une causalité de l’agent dans la causalité qui est globalement le cas dans le monde.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 avril 2014.



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