Usage et pratique / pratique et pragmatique : la fin d’un paradigme ?


Marc Jahjah aborde, dans « Usages et pratiques : quelles différences ? (V.1) : vers l’analyse des pratiques numériques », où cette question est un détour, la question de la différence entre le sujet et l’objet, et, à travers elle, de la distinction entre pratique et usage ; ce sont des distinctions, que je saisis au passage, pour ouvrir des discussions possibles entre son travail et le mien.

Il a certainement raison sur le fait que ces distinctions sont liées : la pratique, en tant qu’elle se distingue, à partir de la philosophie kantienne de l’action, de la pragmatique, est liée aux buts que nous pouvons nous poser dans nos actions, aux fins qui sont les nôtres. Les usages, pour Kant, seraient seulement ce qui relève du pragmatique, et qui, à ce titre, se contente d’interroger les articulations instrumentales que nous pouvons mettre en place entre les fins et les moyens que nous envisageons pour y parvenir.
De ce point de vue, la véritable question de la philosophie de l’action est celle de la pratique (qui se formule sous l’impératif catégorique), alors que la question pragmatique rejoint les impératifs hypothétiques qui sont des règles, certes, mais secondes dans l’ordre d’importance. On se pose d’abord la question de la fin, ensuite celle des moyens.

Je me demande si une des modifications profondes de notre rapport à l’agir, du moins tel qu’il l’envisage ici, n’est pas que ce qui relève du pragmatique n’est pas seulement instrumental, qu’il a une épaisseur et une densité en soi, qu’il interroge sous le terme d’usage. C’est en cela qu’il y aurait besoin d’un cadre théorique novateur par rapport au kantisme pratique, à partir duquel il faut penser, comme le souligner Bernard Williams dans L’Éthique dans les limites de la philosophie, sachant que « à partir de » peut signifier, et en effet signifie pour Williams, « en s’éloignant de ».

Il me semble que c’est en effet cette distinction qu’il rencontre quand il fait une distinction importante :

« Poser deux traditions, derrière les usages et les pratiques, permet également d’éviter des distinctions analytiques qui puisent dans les exemples langagiers la force de leur argumentation (nous ne dirions ainsi pas “je pratique une tablette” mais “je pratique le tennis”, pas “j’use le tennis” mais “j’use une tablette”, etc.), comme si la langue était naturellement judicieuse et qu’elle n’était pas également porteuse, en tant que production humaine, de négociations langagières incessantes, fluctuantes, imparfaites. Dans cette perspective, la distinction entre usages et pratiques se comprend alors essentiellement à partir d’un couple séculaire (sujet/objet) et de notions classiques (agent/patient) : user d’un objet consiste à l’user, c’est-à-dire à constater des traces d’usure suite à sa manipulation ; la pratique, quant à elle, englobe l’objet dans une activité qui se pense notamment à partir de lui1 . Ainsi, “les objets typiques de l’usage, ce sont les produits manufacturés, les objets techniques : chaussures, marteau, cafetière, que l’on oublie ou jette dès qu’ils ne servent plus.” (Bénatouïl, 2014, p. 31) L’usage désignerait alors “la pratique par laquelle on met quelque chose dont on dispose au service de ses besoins, ses intérêts, ses objectifs, ses projets propres.” (p. 31) »

dans laquelle je remarque qu’il prend appui sur la langue comme on le fait en philosophie analytique, au sens où, pour Wittgenstein, comprendre un concept c’est savoir l’utiliser, et au sens où il faut utiliser les usages que nous faisons de la langue. Mais je dirais que la pertinence de sa suggestion consiste non pas seulement à reprendre la distinction entre pratique et pragmatique, mais à détacher la question pragmatique, celle des moyens, celle de l’usage, pour lui donner une pertinence et une dignité indépendamment de la fin que nous cherchons.

Je remarque que, dans le Traité de la nature humaine, Hume faisait de la capacité à articuler des fins et des moyens le paradigme de la rationalité, en quoi nous ne sommes pas complètement différents des animaux qui sont aussi capables de faire des raisonnements de ce type.

Or précisément, Marc Jahjah ne peut pas manquer de rencontrer cette question de la hiérarchisation des êtres et de sa remise en question dès lors que nous remettons en question la prééminence du pratique sur le pragmatique : « Nous devons plus précisément nous efforcer de voir chaque être de ce monde (hommes, mains, machines, chemises, cuillères, téléphones, etc.), nous devons nous autoriser à penser leur épaisseur ontologique avant d’envisager de les ordonner, c’est-à-dire de choisir un axe prépositionnel (à partir de) de focalisation (l’homme). »

Quelle serait donc cette agentivité qui pourrait être aussi bien celle des hommes que celle des autres animaux ? Je crois que nous arrivons plus là à une question qu’à une solution, qui demande, en particulier de déterminer ce qu’est l’intentionalité.

« Or, les philosophes de l’action n’admettent généralement pas une telle vision, qui considèrent le langage comme infesté par un anthropomorphisme prêtant aux choses la capacité d’agir : “La notion d’une chose agissante est critiquée, puisqu’il se trouve des philosophes pour soutenir qu’il ne saurait être question d’action que de la part d’un être capable de viser un résultat. Notre langage semble prêter un agir aux choses matérielles : le vent fait tomber la tuile, le solvant dissout la couche de peinture. Mais il pourrait n’y avoir là qu’un anthropomorphisme.” (Descombes, 1995) » car la différence est que toute causalité, comme celle qui est exercée par le vent n’est pas intentionnelle mais qu’il est malheureusement très difficile de dire quelle action est intentionnelle et quelle action ne l’est pas. C’est une question que je traite dans mon ouvrage sur le kantisme pratique à paraître aux Presses Universitaires de Besançon :

« Ainsi, à propos de l’événement [1]
, il est possible de dire sans que cela nous pose de problème que « Hamlet a tué l’homme derrière le rideau (Hdr) », que « Hamlet a tué Polonius (P) » et que « Hamlet a tué le père d’Ophélie (PO) », puisque Hdr, P et PO ne sont qu’un seul et même homme qu’on peut désigner de ces manières différentes, et d’autres encore. La substitution de ces descriptions ne pose pas de problème quant à la description de l’événement. Et certes, en faisant ces remarques, je me place au niveau de la façon dont nous parlons des événements, et de la façon dont nous parlons des actions. Car inversement, à propos des actions, une telle possibilité ne nous est pas donnée aussi ouvertement : si je peux dire que c’est intentionnellement que Hamlet a tué Hdr, je dirais que ce n’est pas intentionnellement que Hamlet a tué le PO, de même que ce n’est pas intentionnellement qu’il a tué P [2]. Toutes ces descriptions identifient un même événement, mais semblent en revanche identifier des actions différentes puisque l’intention de Hamlet était de tuer Hdr mais non pas de tuer P ni de tuer PO. Que des descriptions équivalentes quant à leur valeur de vérité posent problème à propos de l’action et ne posent pas problème à propos de l’événement, qu’elles identifient un événement unique mais des actions différentes me semble induire une distinction ontologique entre l’action et l’événement. Il est en effet possible de dire qu’elles identifient des actions différentes puisque l’action (tuer Hdr) est, de la part d’Hamlet, une action intentionnelle alors que les actions (tuer P) ou (tuer PO) ne sont pas, de sa part, des actions intentionnelles. De telles descriptions sont concurrentes, ou convergentes en tant qu’elles identifient un seul et même événement. Je retrouve le même type d’argument que celui de Davidson [3] à propos des différentes descriptions qui s’articulent les unes aux autres, qui s’appellent les unes les autres, structure que Pietrovski commente en pointant ce qui m’intéresse dans cet argument, à savoir que toutes ces descriptions ont pour vérifacteur le même événement. En revanche, elles ne décrivent pas une action unique, puisque des actions qui ont des propriétés différentes ne sont pas des actions identiques. »

Il me semble donc que l’exigence que pose Marc Jahjah, qui est que nous prenions garde à la façon dont d’autres êtres que nous sont susceptibles d’agir intentionnellement est bien prise en compte dans une analyse du concept d’intentionnalité qui montre ici comme il est complexe à analyser.

Ce dont il s’agit, si on veut décentrer le monde et considérer qu’il n’est pas centré autour de l’homme, comme le paradigme cartésien nous avait invité à le penser, est une entreprise de longue haleine. Je suis très intéressée de voir que d’autres disciplines l’appellent de leurs vœux et en tiennent compte. Je crois une nouvelle fois avoir ici l’occasion d’un dialogue fécond. Je voulais seulement souligner comment les concepts d’agentivité et d’intentionnalité nous entraînent, loin de constituer des solutions, dans d’autres recherches immenses.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mars 2014.


[1] Davidson, Actions et événements, 1993, p. 79-82.

[2] Ce problème, je le souligne, n’est pas exactement le même que celui que propose Anscombe, dans Intention, p. 45-46 dans la mesure où ce ne sont pas différentes descriptions radicalement différentes d’une même action que je compare à leur articulation à l’agentivité, mais des descriptions différentes obtenues par substitution d’un identique. La question qu’elle pose demande de décider entre deux options : « Are we to say that a man who (intentionnally) moves his arm, operates the pump, replenishes the water-supply, poisons the inhabitants, is performing four actions ? Or only one ? ». Deux différences se dessinent entre mon exemple et le sien, le mode d’obtention des descriptions, et l’incertitude que créent ces variations à propos de l’agentivité. En effet, dans la série d’Anscombe, les descriptions dépendent les unes des autres en formant une série causale. Faut-il séparer ou non ces actions et quel grain adopter pour en parler ? Je retrouverai plus loin cette question, mais je la constitue par substitution dans la description et non par enchaînements de type causal, pour une raison fondamentale qui est liée à l’incertitude de la causalité phénoménale à laquelle je souscris à la suite de Kant, quitte à devoir modifier le traitement que nous en donnons dans la prise de décision. Sur la comparaison entre la réponse d’Anscombe et de Davidson, voir A. Goldman, « The Individuation of Action », The Journal of Philosophy, vol. 68, N°21, pp. 761-774, p. 765 qui n’accepte pas le critère causal comme suffisant pour constituer l’identité entre des actions. Pour une définition causale de l’action, on peut consulter J. Bishop, Natural Agency. An Essay on the Causal Theory of Action, Cambridge University Press, 1989, p. 25 : « De sorte qu’un monde dans lequel notre perspective éthique fonctionne doit être un monde dans lequel il est possible d’exercer son agentivité — c’est-à-dire qu’il doit être un monde dans lequel il y a des actions, si par action nous entendons simplement l’exercice contrôlé par un agent de son propre pouvoir. Pour être moralement responsable d’un résultat, un agent doit y contribuer par l’exercice de sa propre agentivité — par sa propre action ». « So a world in which our ethical perspective applies must be one in which there are exercises of agent-control — which is just to say that it must be one in which there are actions, if by an action we mean simply the controlled exercise of an agent’s own power. To be morally responsible for an outcome, then, an agent must contribute to it through his or her own exercise of agent-control — through his or her own action ». Je traduis. Je ne souscris pas entièrement à cette définition, pour les raisons que je viens d’évoquer.

[3] Davidson, 1984.
9 P. M. Pietroski, « Actions, Adjuncts, and Agency », Mind, vol. 107, No 425, (Jan., 1998), p. 73-111, p. 74. Je déplace le débat entre les identificationnistes et les non- identificationnistes en le recroisant avec la distinction entre action et événement, bien que je tende ici vers une thèse au fond non identificationniste. Elle me semble toutefois plus aisée à manipuler en la recoupant avec la distinction entre action et événement. Car dans ce cas nous pouvons être non-identificationnistes à propos des actions, alors même qu’elles convergent dans le même événement. Voir Taylor, 1984, p. 25-26.


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