Exercice philosophique (4)


Nous rencontrons, dans la charte Éthique de GDF Suez, un mixte entre ce qu’il est convenu de considérer comme des valeurs morales, telles que l’intégrité, et des normes présentées de manière impérative telles que "Respecter les autres".
On considère qu’une position éthique est soit évaluative : elle pose des évaluation de ce qu’il est bon de faire, soit normative : elle indique ce qu’il faut faire. Certains, comme Ricœur ou Williams, ont voulu dramatiser cette opposition qu’il n’y a peut-être pas lieu de rendre trop tendue.

"Le principe du respect d’autrui appelle la réciprocité, chacun de nous ayant des droits à faire valoir et des devoirs à remplir."
Poser la norme de respect sous l’angle de la réciprocité est une position complexe en éthique : que les droits des uns répondent aux devoirs des autres, et inversement est une position qui relève plus du droit que de l’éthique. En effet, quand, en éthique, vous posez que les personnes, par exemple, sont dignes de respect, il est très difficile de le poser sous condition qu’elles se comportent d’une certaine manière. Car vous vous instituez alors dans une position de juge, et non d’agent ayant des interactions avec un autre agent. Relisons la deuxième formulation de l’impératif catégorique kantien (toutes les variations sur cette formule qui sont faites dans les Fondements de la métaphysique des mœurs sont en effet des variations sur une même loi, et ne constituent pas des lois différentes. On trouve, dans la deuxième formulation, ce qu’on considère comme la détermination de ce qu’est respecter un autre agent moral :
"Agis de telle sorte que tu traites l’humanité dans ta personne, comme dans celle d’autrui, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen"
l’humanité étant, aux yeux de Kant, la capacité à poser des fins. Or cette capacité, qui est éminemment respectable en elle-même parce qu’elle fait de nous des agents, n’est pas sujette à une évaluation. Il faut la respecter dans l’individu, inconditionnellement. Si nous nous donnons le pouvoir, exorbitant, de déterminer qui peut ou ne peut pas être respecté, nous sommes dans une posture de juges, ou plutôt dans la position du jugement dernier.

"C’est pourquoi GDF SUEZ attache autant d’importance aux uns qu’aux autres, qu’il s’agisse de personnes physiques ou de personnes morales. Ce principe recouvre notamment le respect des droits des personnes, de leur dignité en toutes circonstances et de leurs singularités, ainsi que le respect des cultures. Il s’applique également aux biens matériels et immatériels appartenant à autrui."
Or ici, nous retrouvons, englobées sous un principe moral, des exigences qui relèvent de la vie juridique et qu’il ne revient pas à GDF Suez de rendre obligatoires : respecter les droits des personnes n’est pas un principe moral mais une exigence juridique. Respecter les biens des personnes aussi, et ce n’est pas la charte éthique de GDF Suez qui rend exigible de telles conduites, mais les droits nationaux des pays dans lesquels GDF Suez intervient.
Encore une fois, tout se passe comme si c’était l’entreprise qui reconnaissait le pouvoir des États et qui instituait le droit des pays dans lesquels elle intervient comme droit. C’est aberrant.

Je ne cesse de me demander qui a rédigé cette charte, renseignement que je n’ai pas trouvé pour le moment. Une première hypothèse a été que c’était les avocats du groupe, mais devant de telles aberrations concernant le statut du droit, j’abandonne cette hypothèse.

"Ce principe conduit la politique de notre Groupe en matière de respect de la vie privée, de diversité et de lutte contre les discriminations, ou encore de prévention et de sanction du harcèlement."
Nous sommes partis, dans cet article, d’un principe encore plus général que l’impératif kantien, dont toute la philosophie contemporaine décrie, à tort à mon avis, l’abstraction. Nous sommes partis du seul mot de respect, dont les rédacteurs de la charte éthique (qui sont-ils et quelle légitimité ont-ils à rédiger une charte éthique ?) n’ont pas éprouvé le besoin de donner une définition. Et il devrait être suffisant pour conduire "la politique de notre Groupe en matière de respect de la vie privée, de diversité et de lutte contre les discriminations, ou encore de prévention et de sanction du harcèlement".
Ce qui m’étonne le plus dans cette charte est l’abstraction radicale des principes et des normes posées, qui sont supposées aider à résoudre des questions aussi difficiles que la lutte contre les discriminations. C’est très peu vraisemblable.

Mais la question en jeu est seulement celle de la réputation du groupe, et de nouveau une norme aussi fondamentale que celle du respect n’est avancée que pour défendre la réputation du groupe : "De l’administrateur au collaborateur, nous avons tous l’obligation de ne jamais agir d’une manière qui suscite le moindre doute quant à l’éthique de GDF SUEZ."



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 décembre 2013.



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