Exercice philosophique (3)


On rencontre exactement les mêmes confusions et les mêmes implications dans la seconde exigence éthique "Faire preuve de loyauté et d’honnêteté", avec laquelle, encore une fois, il est difficile de ne pas être d’accord mais qui confond exigences juridiques et qualités morales de ceux qui doivent juridiquement les respecter.

"Pour notre Groupe, la qualité d’une relation repose d’abord sur la loyauté et l’honnêteté des interlocuteurs, spécialement dans l’exécution des contrats. Ces qualités commandent de savoir tenir les engagements pris et de bien connaître les limites de nos capacités afin d’éviter de promettre ce que nous ne pourrions pas tenir."
On ne peut pas être en désaccord sur ce point mais il suppose résolue la question étique qu’il soulève : un contrat est la rencontre de deux volontés (sachant que les personnnes morales comme les personnes physiques peuvent manifester une volonté). Or comment s’assurer que nous ne contractons, nous qui sommes loyaux et honnêtes, qu’avec des gens qui, comme nous, sont loyaux et honnêtes ? Il ne suffit pas que les salariés de GDF-Suez le soient : à les en croire, il faudrait aussi que tous ceux avec qui ils contractent le soient.
Le droit des contrats est précisement là pour nous permettre de passer des contrats sans trop nous soucier de la valeur morale des contractants, sans quoi nous serions bien en peine de le faire. Si nous attentons de ceux avec qui nous passons des accords des garanties morales, et si nous ne nous appuyons pas sur le droit, nous repoussons indéfiniment le problème.
Quant à un principe aussi général que l’honnêteté, l’histoire de la philosophie nous apprend combien il est difficile à mettre en œuvre. On peut tout à fait, comme David Lewis dans "The trap’s dilemna", imaginer des situations dans lesquelles nous avons des conflits d’honnêteté et nous ne pouvons pas l’être avec tous les agents de la situation en même temps. Le monde réel est ainsi fait, et c’est sans doute là qu’il faudrait prévoir des procédures de décision.

Il est surprenant de se pencher, au sein du monde du travail, sur un texte aussi coupé du réel et de ses exigences. On accuse constamment les philosophes d’abstraction, mais il est évident que les managers de GDF Suez sont bien plus abstraits que toute l’histoire de la philosophie.

Très paradoxalement, cette charte éthique est donc angélique : elle suppose que nous pouvons avoir toute confiance en ceux avec qui nous contractons. Or le droit est là parce que ce n’est jamais le cas. À quoi sert une Charte éthique qui suppose résolue la question de savoir comment nous sonderions les âmes et évaluerions les qualités morales de ceux avec qui nous interagissons ? Si nous interagissons avec des acteurs eux-mêmes moraux, il est évidemment beaucoup plus facile de l’être soi-même, mais c’est se donner la solution un peu trop facilement. En tout cas, je ne vois pas comment cela nous aiderait à nous comporter dans le monde réel où la question est constamment de savoir comment l’être avec des agents qui ne le sont pas.

"C’est pourquoi, chaque fois que nous communiquons avec nos interlocuteurs, nous le faisons de bonne foi, dans un esprit constructif, respectueux des attentes de chacun et avec le souci d’une information sincère, précise et complète."
Peut-on sonder les âmes ? Qu’est-ce qu’être "respectueux des attentes de chacun" ? Comment les connaître ? S’il s’agit de donner une information non mensongère, il s’agit seulement de ne pas se comporter de manière telle que, en droit, le contrat ne vaille rien.
Il n’y a rien d’éthique ici, ou tellement angélique que je vois mal comment elle guiderait la pratique de qui que ce soit dans le monde réel, et des exigences juridiques. Il y a le droit qui valide ou invalide les contrats, et comme telle, cette charte est bien en peine de lui rien apporter.

"Notre Groupe souhaite privilégier des relations de long terme avec ses partenaires. Cette perspective est indissociable d’un comportement loyal et honnête, qui constitue le point d’ancrage de la confiance mutuelle. Mais au-delà, et dans tous les cas, le succès de GDF SUEZ dépend d’abord de sa réputation. De ce point de vue, faillir aux devoirs de loyauté et d’honnêteté représente une mise en danger du devenir de l’entreprise, y compris de son image, de ses actionnaires et de ses salariés."
Tout ce point, on tourne en rond, n’est là que pour des raisons stratégiques de réputation de l’entreprise. Les valeurs éthiques ne sont donc convoquées que pour des raisons stratégiques. Et elles demeurent d’un angélisme navrant.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 décembre 2013.



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