Analogie insulaire : méta-éthique et métaphysique


La question que je soulèverai ici [1] est, au fond, assez simple ; elle consiste à demander ce que nous pouvons attendre d’un niveau méta-éthique. Et en particulier, puisque nous sommes dans le cadre d’une discipline à laquelle on demande de proposer des solutions concrètes, en quoi l’exigence de redoubler la réflexion d’un niveau méta peut nous permettre de préciser ou d’élucider des difficultés que nous rencontrons au niveau éthique. En quoi, en somme, le passage à un niveau plus abstrait est-il à même de nous faire avancer dans une réponse à des questions actuelles, sociales, concrètes concernant des décisions que nous devons prendre dans le flux constant de nos existences.

Il y a une dissymétrie manifeste dans la demande qui est faite à la philosophie pratique, ou à l’éthique, comme on voudra la désigner, et aux autres domaines de la philosophie, dans la mesure où la philosophie pratique est la seule branche à laquelle on demande de créer l’objet sur lequel elle réfléchit. De ce point de vue, j’y verrais un argument plus puissant encore que l’émotivisme au nom duquel Carnap l’a ostracisé de la réflexion philosophique : si, selon Carnap, la philosophie pratique ne fait qu’exprimer des appréciations de goût ou de dégoût à l’égard du monde, et des situations dans lesquelles nous nous trouvons, les propositions qu’elle asserte ne sont pas susceptibles de recevoir une valeur de vérité. Elles ne sont rien d’autre que des expressions de notre goût ou de notre dégoût à l’égard de ce qui est le cas dans le monde.
Le problème, à mon sens, est que la philosophie pratique est une branche qui se développe en créant ce dont elle est la philosophie. En ce cas, au regard de ce qu’on lui fait faire, et comme le souligne Carnap, elle ne formule pas des propositions que nous pourrions vérifier et dont nous pourrions établir la coïncidence avec ce qui est le cas dans le monde, mais elles se construisent sans rapport à l’expérience.

Ici il faudrait peut-être dire un mot sur la philosophie expérimentale et par exemple sur le dilemme du trolley, dans la mesure où elle est une tentative pour mettre la philosophie en correspondance avec ce qui est le cas dans le monde lorsque nous portons des jugements de type moral. La philosophie expérimentale se présente comme une enquête sur nos intuitions et sur la manière dont nous les suivons et les mettons en œuvre dans le monde.
Un des objectifs de la philosophie expérimentale est de découvrir les mécanismes psychologiques ou les processus qui produisent les intuitions des gens. Allam et Woodward suggère que une meilleure compréhension des sources et du caractère de l’intuition morale aidera à clarifier les situations dans lesquelles elles jouent un rôle légitime dans un argument moral » (2008, p. 167). De telles approches tentent en effet d’échapper à ce qui a pu amener à écarter l’éthique du domaine de la philosophie en procédant à ce qui se présente comme des enquêtes empiriques sur la manière dont nous faisons jouer nos intuitions dans les cas des jugements de type moral. Ainsi par exemple Shaun Nichols [2] pense que notre capacité à porter des jugements moraux provient de l’interaction entre notre théorie normative et nos réactions affectives. La cognition morale serait une interaction complexe entre ces deux éléments. Il demande aux données expérimentales de faire la part des choses entre ces deux éléments du jugement moral, et de les séparer. Il se demande donc ce qui fait que les normes prévalent dans certains cas, plutôt que d’enquêter sur leur généalogie.

C’est par un autre biais que je propose de mener l’analyse et la suite de mon analyse établira pourquoi je ne choisis pas de passer par la philosophie expérimentale, qui est bien sûr une voie possible, mais dont cet exposé montrera aussi pourquoi elle n’a pas ma préférence conceptuelle. Je propose de centrer l’analyse sur le préfixe de « méta », présent dans des domaines aussi différents que la méta-éthique, évidemment, mais aussi la méta-physique, ou la méta-esthétique. Il n’est évidemment pas indifférent que ces disciplines aient réintégré le champ de la philosophie en se déployant autour du préfixe « méta », au point qu’on a aussi pu parler de méta-méta-physique.
Ce mouvement ne leur est d’ailleurs pas spécifique, et elles ne sont pas isolées de ce point de vue. Elles n’ont fait qu’emboîter le pas d’autres disciplines qui d’ailleurs n’étaient pas exclu du champ de la philosophie. S’est développé, dans les dernières décennies du siècle dernier, un intérêt accru pour la méta-théorie qui amène à se poser la question de l’unité de ce préfixe « méta » et de l’unicité qui pourrait être la sienne ou ne pourrait pas être la sienne. Je ne soutiendrai pas une telle hypothèse d’unité, qui demanderait qu’on pense possible une théorie générale de la rationalité, à laquelle, d’ailleurs, certains se sont essayés, comme McTaggart.
On peut en revanche penser que, dans la mesure où ces disciplines ont rencontré des oppositions semblables de la part des philosophes analytiques, en général, et bien sûr de son acte fondateur dans le Manifeste du Cercle de Vienne, la concordance de leur stratégie pour réintégrer le champ de la philosophie est signifiante et demande qu’on la prenne en compte comme telle. Il peut dès lors paraître plus prudent de procéder par des rapprochements insulaires, pour éclairer ce que signifie la démarche méta-théorique dans chacun de ces domaines de pensée. La structure de mon raisonnement est donc analogique, et elle se centre sur la méta-éthique, et procède à partir d’elle par éclairages successifs. Je propose de procéder par transposition des questions d’une méta-théorie dans une autre, là où c’est possible et où cette démarche s’avère fructueuse.
Ainsi, les analogies entre la méta-éthique et la méta-esthétique sont multiples et fécondes pour éclairer l’une par l’autre. Elles sont bien connues, appartiennent à des discussions classiques à présent, et portent par exemple sur la question des bordures des domaines, des objets vagues, ou de la comparaison entre les propriétés éthiques et les propriétés esthétiques et de leur fondement ontologique. Elles permettent d’enquêter sur les bordures d’un domaine, et sur les limites de ce qui entre ou n’entre pas dans ce domaine. On peut ainsi penser que les bordures sont vagues, pour l’éthique comme pour l’esthétique, par exemple.

Je me centrerai ici sur le préfixe « méta » tel qu’il est utilisé dans le terme de méta-éthique et de méta-physique. Mon ambition est précisément de rapporter le préfixe de méta tel qu’il est utilisé dans la méta-éthique à la manière dont Jonathan Lowe l’utilise à propos de la métaphysique. J’en viendrai donc à la manière dont Jonathan Lowe définit la métaphysique, puis je mènerai une analogie avec la méta-éthique. Il s’agit de montrer comment, en tentant de transposer cette conception à la méta-éthique, et aux prix, évidemment de différences dont on ne peut pas faire l’économie, on peut proposer une conception et un type de travail en méta-éthique. Je montrerai dans un premier temps les points d’analogie, et dans un second temps, les différences qu’il faut admettre entre la méta-éthique et la métaphysique.
En effet, Jonathan Lowe propose des arguments pour penser La Possibilité de la Métaphysique et pour l’établir solidement, alors même qu’elle est remise en cause, tout comme celle de méta-éthique. Ses conclusions me paraissent très éclairantes pour penser ce que l’on veut faire quand on fait de la méta-éthique. Il s’agit selon lui de mettre en évidence les structures les plus fondamentales dont nous avons besoin pour penser la réalité, en laissant à la charge de l’enquête empirique de préciser comment les utiliser au contact du monde concret. Je développerai, dans cette perspective, une conception de la méta-éthique comme métaphysique de l’éthique, au sens d’une ontologie formelle de l’éthique. Je ne prétends pas qu’elle soit exclusive d’autres conceptions possibles de la méta-éthique mais elle constitue une piste de recherche qu’il me paraît prometteur de suivre.
Il faut donc affiner et préciser la manière dont Lowe articule ici métaphysique, dont il est un des porte-drapeaux dans le champ de la philosophie analytique qui lui était pourtant le plus hostile, et l’enquête empirique que par ailleurs il connaît très bien, en particulier dans le champ de la physique quantique.

Car Lowe a un objectif particulier, et clairement énoncé dès les premières pages de The Possibility of Metaphysics, qui est de réhabiliter, en quelque sorte, la métaphysique, et de la remettre au centre de la philosophie comme « forme fondamentale de l’enquête rationnelle ». C’est dans cette perspective, et avec cet objectif, qu’il se demande tout simplement ce que la métaphysique peut nous dire à propos de la réalité (p. 22), question fondamentale, en vérité, puisque que c’est au nom de son incapacité à dire quelque chose, à propos de la réalité, qui ne doive pas être évalué au regard de ce que nous dit l’enquête empirique, qu’elle a été un temps ignorée des philosophes analytiques. En effet, l’enquête empirique nous apprend ce que le monde est. Elle propose des énoncés qui sont susceptibles de se voir attribuer une valeur de vérité, puisqu’ils ont des vérifacteurs (à savoir les faits qui sont le cas dans le monde).

La question est simple : en quoi avons-nous besoin d’un discours méta sur le monde, si nous avons l’enquête empirique qui, en dernier lieu, aura bien évidemment le dernier mot ?

La structure de cette question est évidemment transposable à la question qui m’intéresse ici, de ce que nous pouvons attendre de la méta-éthique au regard de déploiements immédiatement concrets de l’éthique appliquée, en particulier dans l’éthique expérimentale.
Nous pouvons donc nous attendre à ce que la réponse de Lowe à la question de la valeur de la métaphysique, et tout particulièrement celle de la valeur de vérité de la métaphysique, soit transposable par analogie à la question de la pertinence d’un discours méta-éthique pour régler les questions concrètes de notre pratique. Nous pouvons espérer de sa réponse qu’elle nous dise ce que les déploiements méta de branches plus concrètes, voire plus empiriques, de la connaissance, peuvent nous dire en général à propos de la réalité, ou du moins ce que nous pouvons en attendre. Or la réponse de Lowe permet de comprendre pourquoi il y a du sens à mener une enquête métaphysique alors même que la science se préoccupe de mener une enquête empirique. Si l’enquête empirique a, en dernière analyse, le dernier mot, pourquoi continuer à faire de la métaphysique ?

En effet, si nous réfléchissons au type de demande qu’adresse à la philosophie la société civile, à laquelle il est important que nous répondions, évidemment, il semblerait qu’elle relève plus de l’éthique appliquée que de la méta-éthique. Nous ne pouvons répondre à la demande du corps social que si nous intervenons sur des questions concrètes, en défendant des positions sur ce qu’il convient de faire, qu’elles soient formulées d’un point de vue évaluatif ou normatif.
Il s’agit pour une part de montrer que le philosophe a une place dans la cité, et qu’il est capable d’avoir une utilité sociale en intervenant dans des comités capable de donner un avis consultatif. Je ne conteste pas cette utilité sociale, mais elle n’est peut-être pas le tout de ce que nous pouvons attendre de notre activité philosophique.
Pour lui, les deux types d’enquête à propos du monde ne sont pas opposées, mais elles trouvent une articulation immédiate et non conflictuelle, qui est intéressante parce qu’elle nous demande de rompre avec, sans doute, une habitude conceptuelle que nous avons un peu trop facilement prise, d’opposer le métaphysique (et de manière général tout ce qui est de l’ordre de la méta-théorie) et l’empirique. Je pense qu’il donne une clef tout à fait intéressante de cette articulation dans l’affirmation suivante : « C’est en connaissant comment le monde pourrait être dans ses structures les plus fondamentales, que nous devons pouvoir juger du mieux possible comment il est, en déterminant dans quelle mesure notre expérience peut s’accommoder plus ou moins bien de telle ou telle alternative ou possibilité métaphysique à propos de sa structure » (22).

Je pense que cette conception de la métaphysique comme essentiellement modale est un apport important de la part de Lowe. Il souligne en effet qu’à la différence des sciences empiriques, la métaphysique a exclusivement affaire avec les possibilités et que, s’il y a une relation de dépendance, cette relation de dépendance est des sciences empiriques sur la métaphysique (5). Il est d’ailleurs intéressant que nous retrouvions des affirmations qui vont dans le même sens à propos de la généralité des concepts chez Thomas Baldwin : il [3] considère qu’on a besoin de la modalité pour expliquer la généralité des concepts. Car il ne pourrait y avoir de généralité sans modalité, et modalité et généralité sont intrinsèquement liées.
Or la dimension modale de la métaphysique est une dimension qui convient très bien à la métaéthique. Je reviendrai donc sur les discussions que nous avons eues hier pour tenter de souligner, non la dimension factuelle des énoncés éthiques, mais au contraire leur dimension modale, et en particulier des énoncés méta-éthiques. Pour ma part, donc je ne cherche pas à faire des énoncés éthiques des énoncés de type évaluatifs : qu’ils soient modaux, qu’ils nous disent ce qu’il est obligatoire de faire, ou ce qu’il est permis de faire, ou ce qu’il est interdit me paraît convaincant, et en cela, ils demeurent modaux tout comme, fondamentalement la structure de la métaéthique qui, dans la mesure où elle nous donne les formes générales des énoncés possibles en éthique, est essentiellement modale. Elle nous dit ce qu’il est possible de penser, donc ce qui peut prétendre à une dimension éthique : de ce point de vue, il me semble que si efficacité de la philosophie pratique il y a, c’est dans l’enseignement de l’éthique qu’elle doit se manifester, par exemple, mais non dans la énième édiction de normes ou de valeurs.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 octobre 2013.


[1] Cet article a fait l’objet d’une communication aux troisièmes journées de méta-éthique organisées à l’Université Catholique de Louvain les 24 et 25 octobre 2013.

[2] Shaun Nichols, Sentimental Rules : On the Natural Foundations of Moral Judgement, Oxford University Press, 2004.

[3] Thomas Baldwin, « Kantian modality », Proceedings of the Aristotelian Society, Supplementary volumes, vol. 76 (2002), pp. 1-24.


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