Parcourir le monde (100) inconnu


On ne sait pas, on n’en sait rien, absolument rien, de toutes façons, on ne sait jamais, rien, mais à ce moment-là en particulier, on pourrait ne pas savoir si c’est

l’aube ou le crépuscule. On ne pouvait pas savoir. Si le monde sombre ou émerge de la nuit. Il se trouve que c’était un crépuscule, il avait plu tout le jour durant, le jour s’était délavé dans des gris de plus en plus infimes et nuancés, il avait plu tout le jour , la pluie triste et tiède n’en finissait pas, et je ne sais pas pourquoi

le jour en a fini comme ça, dans cette débauche d’assez mauvais goût, fascinante, colorisée, recolorisée, un peu écœurante, c’est vrai quoi ?, la journée était pourrie, marcher sous la pluie, revenir, remonter la longue rue qui permet de s’éloigner de la gare, c’était une journée de plus, train et pluie, sortir de la gare, train et pluie, s’éloigner sous le ciel gris, et puis voilà que le jour

se donnait le droit, au soir, le soir venant, quand c’était fini, qu’on n’attendait plus rien, de ce jour-là, on n’attendait plus rien, il allait rendre l’âme, on ne lui demandait plus rien, et surtout, non, vraiment pas

de jouer ce jeu-là, encre de chine sur fond de carte postale, et évidemment je ne sais pas pourquoi, on était tous là, on s’est tous retrouvés là, le nez en l’air, à dire que ça suffit pour être heureux.

En tout cas c’est un point, de bascule, on bascule, on passe à autre chose, il est toujours possible, ou à peu près, approximativement, enfin bon, à peu de choses près, il est toujours possible de passer, à autre chose, de passer, d’en venir, de faire un pas, de passer l’obstacle, c’est possible.

Le monde est mystérieux, immense, étouffant, oppressant, ouvert, grand ouvert, si seulement il se décidait, à être ou n’être pas, et nous, on est là, à attendre ce qui se passera, à tenter des stratégies, à les élaborer, à tenter des possibles, à jouer aux dés, ça ne donne rien, tout est contraire, il n’y a pas de vent, c’est immobile, ça ne bouge désespérément pas

et puis soudain

on ne sait pas pourquoi, on n’en saura jamais rien,

on bascule dans le merveilleux, on bascule dans le bonheur, la tête en l’air, on n’y est pour rien c’est comme ça, le monde est en ombres chinoises, en encre de Chine, il s’écrit sur le ciel invraisemblable (sincèrement, un ciel pareil, je n’aurais pas osé).

Je ne sais pas pourquoi ni par quel mystère, mais le lien avec écrire est là, précisément là. Nouer à ce moment du monde.

Peut-être parce qu’écrire, c’est déposer ces ombres, ces griffures, ces silhouettes que sont les mots, sur le fond incompréhensible du monde.

C’est se retourner sur ce qu’on ne comprend pas. Accepter l’immensité incompréhensible du monde. Face à laquelle, on se tient, avec quelques phrases en tête, des bribes, des fragments, on recompose, comme on peut, comme on sait, on devine, on avance, dans le silence du monde, avec quelques phrases qui dépendent de nous, sur le fond incompréhensible du monde.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mai 2013.



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