Fiction et fait divers et horaires des marées, réponse à Christopher Selac


En tournant autour de ces deux termes, de ces deux vocables, je me suis demandé, à l’occasion du billet de Christopher Selac, pourquoi les faits divers me déplaisaient tant, et pourquoi la fiction me fascinait. Et aussi pourquoi je pense que la fiction dépasse les faits divers, et le réel. C’est donc un point de départ tout à fait subjectif qui m’a donné envie de discuter de ce billet, de comprendre la disitnction et de répondre à Christpoher Selac, qui accepte si généreusement la discussion, De l’autre côté du livre, à laquelle se joint Christine Jeanney.

Je dirais que les faits divers relèvent d’une forme d’attention au monde tel qu’il est (et tel que la noirceur la plus trash de l’humain, assurément, en fait partie, il n’y a aucun doute là dessus, nous le savons tous, le croustillant est à portée d’euros, dans les kiosques à journaux, tous les jours, ad nauseam). La caractérisation de cette attention relève de la curiosité. Non pas au sens où elle est un vilain défaut, je n’ai ici aucune intention moralisatrice, ni édifiante, mais au sens où Gaston Bachelard l’a opposée à l’épistémophilie. Je m’explique.
Être curieux, c’est assembler, recueillir des faits, des données, sans les assembler, sans les relier, comme autrefois, dans les cabinets des curiosités, on faisait se cotoyer du corail, un os métacarpien de Sainte Radegonde, et des fossiles, sans oublier une noix de coco. Pure juxtaposition de la diversité du monde, tel qu’il se présente à nous. Repérage du divers. Extase des formes et des variations. On reste dans la description indicative de ce qui est. On reste au ras de la diversité du monde. On ne la dépasse pas. On s’en gorge. On en fait des gorges chaudes. Les marquises s’extasient, se récrient, se pâment. Et les faits divers trash produisent les mêmes effets sur nos marquises contemporaines, plus trash elles aussi (aucun jugement de valeur, là non plus, tout cela m’est bien égal).

Le mouvement de la science, selon Bachelard, commence quand on cesse de se satisfaire de cette fascination pour la diversité, et qu’on entre dans un autre type de regard sur le monde. C’est ce regard qu’il qualifie d’épistémophile. Aimer la science demande de dépasser les exclamations de surprise, les oh !, les ah ! c’est dégueulasse, dits avec gourmandise, et de chercher à comprendre.

Je suppose que c’est cette modification du regard que voit Christopher Selac quand il convient que la fiction nous entraine vers les profondeurs sous-marines de l’iceberg dont le fait divers ne serait que la partie émergée. Quoique : méfions nous du mythe des profondeurs. C’est un obstacle à la connaissance scientifique selon Bachelard....
Certes la démarche scientifique et la fiction ne sont pas une seule et même chose, mais je pense qu’une analogie est possible entre elles au regard de la modification que l’une et l’autre demandent à notre mode d’attention au monde. Car la curiosité ne peut être que le point de départ de ces formes différentes d’enquête et d’un point de départ il importe surtout de s’éloigner le plus possible !

Puisque ce billet est subjectif, je rapporte une anecdote qui m’éclaire sur le sens de ce que je cherche dans la fiction. Je me souviens m’être arrêtée un jour, sur la place superbe d’une ville ancienne et pleine pour moi de réminiscences heureuses. Je prends un café, et commence à me laisser imprégner des impressions du lieu. Au lieu du calme de la place, des grands arbres, des bâtiments médiévaux, des souvenirs qui me sont chers, tout cela qui aurait dû monter en moi, je sens s’abattre la chappe de plomb de l’angoisse. Des jeunes filles, jeunes femmes ?, assises à côté de moi, souriantes, rieuses, en sont la cause involontaire. La raison en est tout simplement, je le comprends, le mode de leur conversation. A l’indicatif. Rien d’autre que l’indicatif. Le monde, réduit à ce qu’il est. Qu’est-ce que tu as fait ? Tu vas où pour les vacances ? J’ai maigri. Tu vas acheter cette jupe sublime alors ? Je lui ai dit que je ne voulais plus le voir. Il a réagi comment ? Non mais elle, c’est vraiment …
Les faits divers nous laissent à l’indicatif, comme des coquilles vides sur une plage. La fiction appelle un mode autre. Même si elle se dit à l’indicatif, elle est irréelle ou potentielle. Comme on voudra. Attente. Espace créé qui auparavant, n’existait pas. Elle ne nous enferme pas dans les limites étroites de notre monde, à quoi le fait divers nous renvoie. L’étouffement du monde se resserrre dans le fait divers trash qui en est son expression, celle, du moins, que notre époque lui a choisie.
La fiction déplace les lignes. Jerrold Levinson pense que la fiction permet de parler d’un monde qui n’existe pas comme s’il était notre monde actuel. De changer notre lieu de référence et d’indexicalité, ici et maintenant changent de référentiel. J’ai passé l’après-midi avec Charlus ou Stephen, et pas avec vous.

Pour ma part, j’opposerais donc la fiction et le fait divers. La fiction nous offre des ici et maintenant autres, dans des mondes possibles aussi réels que notre monde actuel. L’actualité n’est qu’une pure question de point de vue, le monde que nous appelons actuel pourrait tout aussi bien être dit n’être qu’un monde possible parmi les autres, il suffit de changer de référentiel, sa préséance ne repose sur rien, selon David Lewis. J’ai oublié de vous le dire ... David Lewis apprenait par cœur les horaires de chemin de fer dont il voyait la poésie et les possibles. Je les vois mieux, moi aussi, dans les horaires des chemins de fer, ou des marées que dans les faits divers.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 août 2011.



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