Des entrecroisements de questions sur Internet


Je repousse toujours autant qu’il est possible l’hypothèse de la sérenpidipité : c’est l’hypothèse la plus faible possible, celle qui prétend que l’explication est le hasard. Or, quand on y réfléchit un instant, expliquer un phénomène par le hasard est un renoncement bien plus grand encore que d’expliquer que l’opium endort parce qu’il a une vertu dormitive. C’est l’absence d’explication transformée en explication.

Or ce matin je me suis rendu compte de la concordance surprenante de deux questions. Stéphanie Messal (@misanthropolog) demande :
"Écoutez-vous de la musique pendant votre recherche ? Si oui/non, pourquoi ? Si oui > genre, récurrence, fréquence"
pour une recherche qu’elle inscrit dans le cadre de la Villa Réflexive.

Et Marc Jahjah (@SoBookOnLine) propose une série de photos de tables de travail, chacune étant proposée par celui ou celle qui l’habite.

La coïncidence des deux recherches et des deux réflexions est évidemment interessante. L’une et l’autre de ces deux séries interrogent nos habitudes intimes de travail, celles qui ne sont pas publiques, celles que nous habitons dans notre rapport intime au travail. Il s’agit de dire ou de photographier le moment intime de notre rapport au travail, celui où nous ne sommes pas dans une mise en scène sociale de nous travaillant mais dans notre rapport direct au travail. C’est le trop célèbre garçon de café de Sartre rendu à lui-même et dépouillé de la mise en scène sociale de lui-même. Comment travaillons-nous lorsque nous travaillons ?

Qui sommes-nous lorsque nous travaillons sans nous mettre en scène travaillant ? Les questions sont intéressantes, sous mon regard, parce qu’elles saisissent le point de contact entre le soi intime et le monde social.
Or notre moi social est ce que nous choisissons d’exprimer de notre moi intime. L’un et l’autre ne sont pas éloignés. Ils ne peuvent pas être scindés. Il s’agit toujours de soi. C’est la raison pour laquelle, selon François Dagognet [1], il est si difficile au droit de normer les conduites vestimentaires. Le vêtement est social, mais il est à l’interface de l’intime et du social. Comme notre table de travail ou nos habitudes à ce moment de notre journée. Notre table ou nos habitudes de travail sont à l’interface de nous, concentrés, absorbés, et de cette occupation sociale qu’est le travail.

Je ne peux pas écarter l’hypothèse que la conjonction de telles recherches rejoint un courant très vaste et très puissant de notre pensée contemporaine : déployer un intérêt pour la méta théorie. Nous faisons, et, ce faisant, nous explicitons, déployons dans un discours d’un niveau plus abstrait, ce que nous faisons quand nous le faisons. Nous ne nous contentons pas de faire. Nous avons besoin de tenir un discours sur ce que nous faisons quand nous le faisons. Ou de nous le représenter. C’est sans doute un aspect d’autant plus puissant que nous disposons d’Internet.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 décembre 2012.


[1] François Dagognet, Questions interdites, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002.


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