L’éthique appliquée entre évidences et dilemmes


L’éthique appliquée : entre évidences et dilemmes. [1]

La position de la philosophie éthique en philosophie analytique est traditionnellement une position quelque peu complexe puisque la philosophie analytique a inauguré son existence en la banissant du champ de la philosophie, comme elle en a banni, dans le même temps, la métaphysique. Je ne reviendrai pas sur les raisons bien connues de cette exclusion identique pour l’une et pour l’autre : le motif en est que les propositions qu’elles tiennent ne pourraient pas faire l’objet d’une vérification dans le monde. Nous n’en connaitrions pas les conditions de vérité car elles n’auraient pas de vérifacteurs, de truthmakers dans la version originale. Dans la mesure où elles ne pourraient être dites vraies ou fausses, elles devraient donc être exclues du champ de la réflexion philosophique. Et en effet, elles le furent, pendant un certain temps.

Méta-éthique, éthique et éthique appliquée

La division à présent traditionnelle que l’on fait du discours éthique au sein de la philosophie analytique ne va pas, depuis lors, sans soulever des questions tout aussi complexes. Je reprends le tableau complet des trois types de discours possibles sur l’éthique, afin de préciser l’angle d’attaque qui sera le mien à propos de l’éthique appliquée, dans la mesure où je ne la conçois qu’adosser non pas seulement à un niveau éthique, ce qui va de soi, mais à un niveau méta-éthique. On considère traditionnellement que le niveau éthique est celui où sont tenues les affirmations de type éthique, qu’il s’agisse de positions normatives, ou évaluatives. Dans cette saisie très générale du discours de ce que nous pourrions peut-être appeler très globalement la philosophie pratique, nous n’avons pas besoin, pour le moment, de faire une différence entre les tendances divergentes de l’éthique, qu’il s’agisse de la distinction entre éthique des valeurs, des vertus, des devoirs ou, dans un terminologie un peu différente, que j’emprunte à Scanlon, entre contractualisme et utilitarisme. Le niveau éthique peut être identifié aisément : il est le niveau axiologique. Il est celui de la formulation des exigences qui pèsent sur nos décisions et nos actions, et/ou nos actions, car cette modulation peut différer entre les éthiques. En sorte que nous avons, dans cette représentation de la philosophie pratique qui commence à se mettre en place, un amont et un aval du niveau axiologique avec, respectivement, la méta-éthique et l’éthique appliquée. La structure est soit top-down soit bottom-up mais quelle que soit la ligne de lecture que nous adoptons, le concret (l’éthique appliquée) est conçu comme étant à distance des structures abstraites par lesquelles nous le traversons et des exigences que nous avons à l’égard de ces structures. On place donc, dans cette représentation du type de travail que nous menons dans la philosophie pratique, l’éthique appliquée le plus à distance de la méta-éthique. Tout se passe comme si ce qui est réputé être le plus abstrait (la méta-éthique) n’était pas ce par quoi, quand nous sommes philosophes, nous structurons les représentations que nous avons du monde, donc, dans le cas qui nous occupe, l’application du niveau éthique aux cas particuliers que nous rencontrons dans la pratique. C’est la raison pour laquelle il y a quelque chose qui me semble ne pas fonctionner de manière satisfaisante dans cette représentation que nous avons de la philosophie pratique dans son ensemble. Je tenterai donc, dans cet exposé, au regard de ce que nous faisons lorsque nous faisons de l’éthique appliquée, de montrer qu’il faut la comprendre et la penser non pas tant que regard de l’éthique qu’au regard de la méta-éthique.

Cas faciles, cas difficiles : une distinction méta-éthique

Une distinction méta-éthique extrêmement importante, à mes yeux, n’est pas celle qu’on met en général en avant. On considère en général comme classiques des distinctions telles que internalisme/externalisme, réalisme/anti-réalisme, cognitivisme/émotivisme. Je pense qu’il faut ajouter une distinction à cette liste, qui est de savoir si nous devons constituer la réflexion éthique au regard des cas simples d’éthique appliquée ou par les cas complexes. Voire difficiles, voire très directement par les dilemmes de l’éthique appliquée. Il y a là une discussion qui, je crois, mérite d’être mise en évidence dans l’histoire de la philosophie pratique et qui nous éclairera sur la difficulté qu’il y a à cerner précisément ce que nous appelons le niveau d’éthique appliquée. Cette voie d’entrée dans le niveau éthique ne peut pas ne pas Avant d’en venir à expliciter ce problème, je dois toutefois éclaircir un point concernant la question importante de la neutralité éthique de la méta-éthique. Je tiens à une conception neutre éthiquement de la méta-éthique. Tendre vers une telle exigence est une bonne manière de ne pas trop brouiller les pistes entre éthique, et méta-éthique, alors que l’éthique appliquée a une spécificité qui me paraît moins complexe à saisir, quoi qu’il faille la ressaisir entre exemples, cas, et casuistiques. Je m’en tiens donc dans un premier temps à l’exigence de neutralité éthique de la méta-éthique, dont je considère qu’une part importante est de vérifier la cohérence des propositions éthiques que nous tenons, et de nous permettre d’en éprouver la validité au regard des principes qui sont les miens, et en descendant jusqu’aux conséquences qui se déploient au niveau de l’éthique appliquée. La conclusion qui est découle est complexe. Il est vraisemblable que, même si nous nous en tenons à une telle définition de l’éthique au regard des trois niveaux de discours qu’on identifie en elles, nous ne puissions pas affirmer une neutralité radicale de la méta-éthique. Car précisément si nous posons que la méta-éthique doit nous permettre de vérifier la cohérence de notre position éthique, des principes et des choix fondamentaux, par exemple ceux que je viens de rappeler, jusqu’à l’éthique appliquée, c’est-à-dire si nous affirmons une absence de solution de continuité entre méta-éthique, éthique et éthique appliquée, alors il faut envisager que, à l’intérieur de cette exigence de neutralité du discours méta-éthique, néanmoins, les frontières entre l’éthique et la méta-éthique, voire entre la méta-éthique et l’éthique appliquée puissent être des frontières vagues. Une trace du vague de ces frontières en est la discussion sur la dimension méta-éthique de la philosophie pratique classique. Voir Brandt, Ethical Theory qui considère que la tâche de la philo morale est aussi bien normative que méta-théorique. Hosper, dans Human Conducts, adopte la même position que Brandt. Car nier qu’une affirmation éthique soit cohérente, ce qui est une position de type méta-éthique, entraîne bien évidemment qu’on la refuse. Ou concevoir des conséquences catastrophiques au niveau de l’éthique appliquée aura sans doute des conséquences sur nos affirmations de type éthique voire, de remonter au niveau méta-éthique. Je m’en tiendrai donc à une ligne un peu plus complexe selon laquelle la méta-éthique, bien que neutre d’un point de vue éthique, a des implications sur le niveau éthique, de même que le niveau d’éthique appliquée peut demander des réajustements du niveau méta-éthique. On peut aller un pas plus loin et considérer que toute la philosophie pratique est une position méta-théorique, ce qui est la position de E.M. Adams, « Classical Moral Philosophy and Metaethics », Ethics, vol. 74, n° 2, 1964, p. 97-110. Et dès lors les cas concrets que nous prendrons seront immédiatement placés au regard de nos questions les plus abstraites. Cette confrontation directe du niveau le plus abstrait de l’éthique, dans sa dimension méta-théorique, avec les cas concrets, pour ma part, ne me pose pas de problème.

On peut identifier en effet, entre les cas difficiles et les cas faciles, une tension qui a une signification elle-même éthique : elle influencera la conception éthique à laquelle nous nous rattacherons. La comparaison avec le droit, ici, est éclairante : si on se réfère au travail des juristes sur l’interprétation, il semble qu’il soit plus pertinent de faire fonctionner l’interprétation et les règles qu’on entend lui donner, non pas sur les cas faciles, mais sur les cas difficiles. La raison en est que, sur les cas faciles, ce que nous faisons comme travail d’interprétation peut rester implicite alors que nous avons besoin de l’expliciter lorsque nous avons affaire à des cas difficiles. Cette remarque permet même une typologie assez intéressante de la différence entre les cas faciles et les cas difficiles au niveau appliqué : les cas faciles sont ceux que nous résolvons sans avoir besoin d’expliciter les différentes étapes de notre raisonnement. Les cas difficiles sont ceux qui nous obligent à passer à un niveau d’explicitation de notre raisonnement, ici, en l’occurrence, de notre raisonnement éthique ou, si nous ne sommes pas rationalistes, des différentes étapes de notre prise de décision. Si nous revenons aux questions éthiques, en effet, il est vraisemblable que ce n’est pas la même éthique qui découle d’une entrée dans le niveau éthique par les cas faciles, quotidiens de l’existence, ordinaires si l’on veut, que l’éthique qui prend en compte et en considération les cas compliqués, subtiles, complexes, problématiques voire conflictuels que nous pouvons être amenés à rencontrer, plus rarement, certes. Je souligne toutefois, pour intuitive qu’elle soit que cette typologie qu’il n’est pas aisé de manier et qu’il faut se prononcer par exemple sur une gradation des cas faciles vers les cas difficiles, ou bien sur une irrégularité des cas difficiles par rapport à la régularité de la réponse dont se contentent les cas faciles. La différence peut en effet être une différence de degré, ou une différence de nature.

Les cas difficiles peuvent ainsi entremêler des paradigmes à un cas facile : il n’est pas difficile par exemple, de condamner en général le mensonge. Mais il n’est pas non plus difficile de penser que le mensonge peut être admis d’un point de vue éthique s’il permet par exemple de sauver un ami d’assassins qui sont à sa poursuite. Ni l’interdiction du mensonge ni la levée de l’interdiction ne font de ce cas encore un cas difficile. Toutefois, la révélation de la vérité peut ne pas être aussi facilement validée moralement ou invalidée dans des situations dans lesquelles ce qu’on peut commencer à identifier comme l’épaisseur du réel pose problème. On peut penser certes que les cas difficiles se construisent par ajout de paramètres qui nous font aller alternativement d’une interdiction à une autorisation d’une conduite. En sorte que les paramètres qu’on ajoute créent une instabilité de notre réponse de type éthique à la situation. La question est bien différente, par exemple, quand on envisage la complexité de la révélation de la vérité à l’intérieur de la relation médicale. La comparaison entre ces deux types de difficultés est la suivante. Dans un cas, la difficulté est construite, je dirais quasiment expérimentalement, par surajout d’un paramètre à un autre dans le cas. Dans le second cas, elle est présente d’emblée dans l’épaisseur du réel : nous pouvons penser qu’il vaut mieux ne pas mentir, mais ne pas considérer que ce principe traverse et structure toute la situation et tout ce que nous avons à en dire. Il se peut en effet que ce système d’instabilité construit par le cas ne puisse pas être arrêté, et dans ce cas nous avons peut-être affaire à un autre type de difficulté. Il ne va pas de soi que nous puissions comparer les difficultés de la première structure à celle de la situation concrète de la révélation ou de l’absence de révélation de la seconde. Je dirais que c’est ici que se pose la question de l’éthique appliquée et de la construction des cas que nous pouvons ou non admettre comme étant des cas d’éthique appliquée et comme constituant de véritables difficultés d’éthique appliquée.

Deux exemples : le dilemme du trolley versus la dépendance

Pour illustrer la différence que je tente de faire apparaître entre les deux types de cas dont peut discuter la philosophie pratique je commencerai par écarter le dilemme du trolley , comme véritable problème éthique, puis j’en viendrai au cas qu’il m’intéresse de soulever et qui concerne la compréhension de la dépendance des personnes âgées et du type de réponse que nous leur apportons.

Je critiquerais le dilemme du trolley, en dépit de l’importance qu’il a prise dans la philosophie pratique (au point qu’il est difficile de faire de la philosophie pratique sans prendre position sur ce cas ainsi désigné dilemme trolley), pour les deux raisons suivantes : il n’est pas un dilemme, et il n’est pas non plus un cas d’éthique appliquée. 1/ Il n’est pas un dilemme parce qu’il permet seulement de montrer qu’il y a, dans une situation pratique imaginaire, des solutions différentes en fonction des représentations que nous avons au niveau éthique. Qu’en effet celui qui a des conceptions utilitaristes et celui qui a des conceptions déontologiques ne parviennent pas, dans ce cas, à formuler les mêmes solutions, n’a rien qui doit nous inquiéter. Et quand bien même ils parviendraient à la même solution (il y a des cas dans lesquels plusieurs modes divergents de construction des solutions éthiques aboutissent à la même solution éthique, et cela ne permet pas de dire pour autant que notre action a la même signification dans l’un et l’autre cas). 2/ Il n’est pas un cas concret et donc, à mes yeux, pas un cas d’éthique appliquée mais en fait seulement une mise en scène des oppositions philosophiques que nous comprenons et que nous connaissons bien . Ce qui montre l’absence de dimension concrète de ce cas, c’est qu’il présuppose que nous connaissons les conséquences de nos actes alors que, dans l’épaisseur du concret, ce qui constitue une grande part de notre difficulté est l’incapacité dans laquelle nous sommes de prévoir les conséquences de nos actes. Je me range dès lors à l’analyse que propose de ce cas … qui en fait une pure construction abstraite et non pas une saisie de la difficulté de la conduite de nos existences dans le réel.

Cela pose la question du statut de l’exemple et de ce que nous pouvons attendre de l’éthique appliquée dans le cadre d’une réflexion en philosophie pratique : le cas ne peut pas être seulement une illustration de ce que nous savons déjà. Il ne devient à proprement parler un cas d’éthique appliquée que si les cas sur lesquels nous réfléchissons nous demandent de revenir sur le niveau éthique, voire sur le niveau d’éthique appliquée. C’est la différence entre les cas que Kant évoque dans la première section des Fondements de la Métaphysique des Mœurs, qui sont seulement une mise en scène de l’impératif catégorique et de la manière dont il structure le réel, et les Questions casuistiques de la Doctrine de la Vertu, du moins celles concernant le suicide. La question qui se pose est celle de la différence entre un niveau abstrait et la dimension concrète de ce à quoi nous touchons. Un des sens possibles de l’abstraction est ce par quoi nous arrachons, à la dimension du concret où tout est entremêlé, des traits que nous isolons. Or la procédure par laquelle nous ajoutons ou retranchons des paramètres à une situation me paraît incapable de nous redonner, en éthique, la dimension concrète de notre existence. Mais, je l’ai défendu ailleurs, je ne crois pas qe la philosophie nous demande de construire de nouvelles solutions éthiques. Pour ma part, je m’inscris dans la même perspective que celle de H.A. Prichard, « Does Moral Philosophy Rest on a Mistake ? », Mind, New series, vol. 21 ; n° 81, 1912, p. 21-37 selon qui : « philosophizing is an attempt to supply by a process of reflexion a proof of the truth of what he has prior to reflexion believed immediately or without proof ».

La dépendance

J’évoquerai un cas qui me paraît être de l’éthique appliquée, et qui ne consiste pas en un plaquage abstrait de discussions que nous connaissons déjà sur l’épaisseur du réel. Je pense aux situations de dépendance. La désorientation du sujet âgé qui est placé en milieu médicalisé est d’abord une désorientation sociale. Le sujet doit réapprendre ce qu’on attend de lui, ce qu’il peut attendre des autres dans ce lieu nouveau, et l’effort d’apprentissage qui est demandé est alors massif. En conséquence, il est courant que la désorientation atteigne également les repères spatio-temporels. Il est difficile de mesure l’effort qu’on demande à la personne âgée, même si bien évidemment des efforts sont faits en terme de signalétique. Là où l’adulte normal perçoit un agencement clair et logique, il se peut que la personne âgée ne voie que des happenings impensables et que l’effort qui lui est demandé pour aller de sa chambre à la salle à manger soit immense pour elle. Construire des habitudes est en effet une tache cognitivement et psychologiquement lourde, et il n’est pas sûr que la personne âgée puisse le faire dans les nouvelles conditions dans lesquelles elle se trouve. Il faut en effet désapprendre des habitudes qui tenaient lieu de prothèses dans le domicile, et ce deuil massif est suivi d’un effort tout aussi massif pour réapprendre d’autres habitudes. On assiste alors parfois à une aggravation de la confusion en dépit des aides apportées consciemment. Il y a souvent une projection fantasmatique de l’image des lieux anciens sur les lieux de vie nouveaux. En sorte que la personne cherche à sortir, dit devoir aller faire des courses. Un grand nombre de placements des personnes âgées sont décidés dans un état confusionnel avec désorientation spatio-temporelle et bien évidemment le placement ne fait qu’aggraver l’état de confusion de la personne. Les soignants ont quelque peine à prendre en compte la labeur et l’énergie psychologique mobilisée par la personne à cette occasion. D’autant plus que les défenses qui s’élaborent sont souvent des évocations des rôles sociaux et des moments fortement investis et plus ou moins anciens de la vie de la personne. Le problème qui se pose est par exemple celui de la fausse fugue. C., une ancienne institutrice spécialisée de 84 ans, souffrant de troubles de mémoire avec suspicion d’une entrée dans une « démence sénile ». Elle ne mémorise pas les trajets. Ni les usages divers (parfois il faut monter, parfois il faut descendre et certains lieux, réservés au personnel, lui sont prohibés). Elle se perd donc dans quelque étage et, totalement perdue, elle ouvre une issue de secours. Dehors, elle est totalement perdue et construit une stratégie qui est en fait plutôt adaptée puisqu’elle cherche le domicile d’une amie sur les hauteurs de la ville. Cela réussit mais il en ressort un diagnostic aggravé de démence sénile avérée. De manière générale, les maisons de retraite sont dans l’obsession de la fugue. Le diagnostic de dépendance fonctionne comme la maladie mentale. Il sert de mécanisme explicatif et condamne le sujet à manifester des symptômes au lieu de produire des actes, comme le souligne Robert Castel. Or toute personne placée en maison de retraite est considérée comme une fugueuse potentielle. Et la fugue est la marque essentielle de la rupture du contrat de soins. Assurer la sécurité de la personne et lui interdire de fuguer est considérer comme l’impératif de sécurité auxquels doivent se tenir les soignants. Cet impératif obture toutes les autres questions qu’il est possible de se poser sur la conduite qu’il faudrait tenir à leur égard et sur ce que c’est que bien se conduire à leur égard. Une fois qu’on a posé qu’il ne faut pas qu’elles fuguent et que leur sécurité passe avant tout, on croit avoir résolu les questions éthiques qu’on a seulement faire disparaître derrière ce qui paraît un impératif incontestable. L’impératif de sécurité est là et est posé comme incontestable en ce qu’il met surtout à l’abri de toute interrogation éthique le personnel. Je lui vois, de ce point de vue, le même rôle que le consentement dans la relation médicale : le principe sert à occulter les problèmes et ne les laisse pas remonter ni apparaître dans la situation telle qu’elle se déploie dans le concret.

Le problème est donc bien, ici, celui du statut du concret et de la mesure dans laquelle nous pouvons penser l’atteindre. Les principes philosophiques structurent notre appréhension du réel, et de ce point de vue, je ne pense pas que les principes doivent être évacués de la saisie éthique du monde. Néanmoins, que la philosophie nous permette de le structurer et de le traverser de grands paradigmes ne signifie pas qu’elle épuise tout ce que nous avons à dire du réel. Le concret tel que je viens de le présenter dans cette situation demande, pour être identifié, construit, pensé une attention à la clinique qui n’est évidemment pas épuisée par l’abstraction de nos structures conceptuelles. Qu’on me comprenne bien, je considère que la place de la philosophie est dans la discussion abstraite, et dans la méta-éthique. L’éthique appliquée demande une toute autre saisie : elle demande que nous comprenions ce qu’est le concret. Mais je ne suis pas sûre, pour ma part, que la philosophie nous fournisse des solutions d’éthique appliquée.

Conclusion

En sorte que j’admets volontiers l’idée suivante, qui limite le rôle de la philosophie. Elle circonscrit ce que, dans le cadre de l’éthique appliquée, elle est en mesure de faire. Bien sûr je n’ignore pas que la plupart des publications actuelles en philosophie pratique sont des publications d’éthique, et essentiellement d’éthique appliquée. Lorsque nous n’avons pas d’intuition sur un cas appliqué, il est difficile que l’éthique en elle-même, telle que nous la formulons dans la philosophie pratique, soit capable de nous donner une solution. Relayer nos intuitions défaillantes par le secours de l’analyse philosophique ne peut jouer que dans des limites qu’il faut circonscrire et qui m’amène d’ailleurs à demander quelle est la légitimité du philosophe à amener des solutions éthiques. C’est le type de restriction dans lequel Bernard Williams, également, se reconnaît : Bernard Williams, Making Sense of Humanity and other philosophical papers, Cambridge University Press, 1995. En effet dans « Who needs ethical knowledge ? », Williams soutient l’idée qu’il n’y a pas d’expert en éthique. Le problème n’est pas celui d’une affirmation d’autonomie éthique, mais le fait que les solutions éthiques qui ne nous parlent pas ne pourront pas être adoptées par l’agent. L’affirmation est plus une affirmation internaliste. C’est d’ailleurs un problème très général que de comprendre comment nous pourrions tout à la fois être internalistes, et considérer que la philosophie pratique doit construire des solutions.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 décembre 2012.


[1] Ce texte a fait l’objet d’une communication aux journées d’éthique appliquée, organisées par Claire Larroque et Nicolas Delon à Paris I-Sorbonne, les 14 et 15 novembre 2012.


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