En gare de nulle part (6)


Repli. De ma conscience. Vous êtes installés /sonnerie de portable/ en id_zen. Bon alors, tout va bien. Sauf les replis. De ma veste. Froissée. Je n’arriverai pas à dormir, ça ne sert à rien, pourtant je suis en id-zen, ça aurait dû aller, ça ne va pas tout à fait, la porte soupire coulisse et deux femmes entrent en riant haut et fort. Bouffées de parfums, mélangés. Toute la conversation /un autre portable/sonnerie/ de mes voisins me parvient par bouffées, autres bouffées, éclats de rire, exclamations, points d’exclamation, qui vrillent. L’autre bruit. Le bruit de fond, dans lequel tous les bruits d’exclamation se vrillent se plantent se fichent /sonnerie de portable/ dans le bourdonnement, le brinqueballement, et les annonces de service, « Votre barrista vous attend en voiture bar », /sonneries/de/portables/. Et la lente respiration de la porte du compartiment qui s’ouvre se ferme s’ouvre se ferme s’ouvre se ferme …

Seul le mien, dans ma poche, pourrait presque me convaincre que j’ai une âme. Je le sens contre ma hanche, entre ma hanche et l’accoudoir, dans un repli de ma posture froissée fripée. Repli de mon monde contre la vitre froide du compartiment, le visage un peu en retrait pour éviter l’air froid de la climatisation. Repli sur mon monde. Il pourrait me convaincre que j’ai presque une âme. Les lieux sans âme absorbent-ils nos âmes ? Je sens la mienne froide et immobile. Presque transie. Les lieux sans âme absorbent nos âmes. Ma main dans ma poche m’assure de sa présence, ce qui, en moi, est attente à venir passé tissage de ce présent dans lequel je ne suis pas, tessiture de ma vie, j’ai donc une vie. Mon âme est dans ma poche, à l’abri dans la forme plate et lisse d’un iPhone. J’ai donc une vie (individuelle, qui plus est, cet objet est du luxe) avec mes souvenirs mes attentes mes tentatives, bien au chaud dans ma poche, d’où elle pourrait tomber, je sais. Mais elles sont à moi. J’ai donc une âme électronique

dans laquelle se tisse la texture de mes liens avec le monde, de mes attentes, de mes possibles, contenus tous, précisément, dans la mémoire de mon iPhone qui relaie la mienne et lui parle et la recompose. Repli. Derrière les chiffres du code qui pour moi seule ont cette signification. Pendant ce temps la respiration monstrueuse de la porte ne cesse pas un instant, le mécanisme s’est bloqué et la porte coulisse sans cesse dans un sens dans un autre ouverture fermeture, même si personne ne passe, même si le wagon bar a déjà renvoyé tous ces affamés ici, elle ne cesse plus après tous ces passages et s’ouvre et se ferme s’ouvre et se ferme avec ce souffle qui devrait être de vapeur et de soufre. Odeurs de leurs nourritures. Émanation de leurs nourritures, ingestion, digestion.

Je me replie. Un peu plus. Contre mon âme. Contre la vitre. Surfaces lisses. Sur lequel ce monde n’a pas trop de prise.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 août 2011.



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