L’abstraction structure le monde


  • Écrire est une tentative pour investiguer ce que l’on pense, dans laquelle on est toujours à distance de soi, au bout de la ligne qui se déplace sur la page et qu’on ne parvient jamais à terminer entièrement.
  • J’aurais préféré que notre écriture ne soit qu’une ligne immense qu’on n’aurait cessé de poursuivre, qu’on ne parviendrait jamais à terminer : l’extension de notre pensée se marquerait de l’extension de cette ligne,
  • Sinon, j’aurais aimé qu’une écriture en boustrophédon notre indique sur la page l’annihilation de notre effort par lui-même, chaque ligne annulant le déplacement de la précédente, que la suivante elle-même viendra annuler. En sorte que nous pouvons toujours tout recommencer.
  • La focale de ce texte qui échappe à la structure de la ligne se précise donc :
    • Si l’écriture est une tension (qui n’a rien de nerveux) entre soi et le monde, alors je relie cette ligne unique que nous écrivons et dont nous traversons le réel à un autre aspect du réel :
    • Nous ne comprenons rien au réel si nous ne le traversons pas d’abstractions, si nous ne l’étayons pas d’une structure abstraite qui nous permette de le saisir.
      • Il faut entendre quelque chose d’héraclitéen, sans doute, dans cet argument. Le réel concret est du sable et ne cesse de nous échapper.
      • On peut saisir l’argument en le rapportant à la double expérience que nous pouvons faire de la perception : nous percevons le monde concret, et dans cette perception, nous sommes en outre capables d’une saisie d’un mode tout à fait singulier : nous pouvons voir le cercle imparfait que nous venons de tracer du pied dans le sable, et nous pouvons, à travers lui, viser [1] le concept universel de cercle que nous percevons aussi en dépit de l’imperfection de la figure géométrique qui nous est présentée. Donc nous sommes capables de percevoir des universaux dans les particuliers. Une entité est un universel si elle est capable de s’instancier dans plus d’une entité, que cette entité soit un universel ou un particulier ; sinon elle est un particulier. Nous touchons là à la question du réalisme et du nominalisme en métaphysique. Par exemple la blancheur s’instancie dans plusieurs particuliers, la neige, le nuage, le lavabo de la salle de bains, la fleur de jasmin, etc ….
  • Et là, à ce moment précis de l’argument, nous sommes au cœur de la tension vers le réel : nous comprenons que si nous ne structurons pas le réel concret et singulier à l’aide des universaux, nous n’y comprenons rien, et nous étouffons notre pensée. Cette distinction métaphysique me ramène au cœur de mon rapport au monde concret.
  • Il faut passer par l’abstraction pour atteindre le concret du monde et ne pas étouffer en lui et ne pas nous perdre en lui. L’étouffement dont nous faisons l’expérience constamment dans le monde n’est que le versant actuel de cette nécessité que nous éprouvons : structurer le concret par la pensée, c’est-à-dire par le langage, sans quoi il s’effondre sur nous et nous ensevelit.
  • L’écriture est cette tension dont nous sommes capables pour structurer un monde concret qui, sans elle, serait colloïdal.
  • Le réel n’est pas épuisé par le concret. Les structures abstraites qui le tiennent me paraissent bien plus réelles.


Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 décembre 2012.


[1] cette perception s’appelle la perception ecthétique


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