Une hypothèse éthique ET hérétique …


Il y a, pour le dire très globalement, deux hypothèses radicalement divergentes à propos de l’éthique :
— une conception universaliste (selon laquelle il existe des actions qui sont mauvaises dans toutes les situations, et quelles que soient les conséquences que leur accomplissement entraînerait)
— une conception particulariste, qui accepte de tenir compte des circonstances pour lever une interdiction ou pour suspendre une obligation : un particulariste accepte de condamner globalement le mensonge, ou le meurtre mais envisage que ceux-ci puissent, dans certains cas, être autorisés.

Évidemment, la thèse particulariste a la préférence très globale des philosophes actuellement et d’à peu près tout le monde. Elle a pour elle, assurément, de tenir compte de la complexité de la vie, des imprévus de l’existence humaine et des conséquences parfois désastreuses qui peuvent découler de notre énonciation imprudente de la vérité ou de notre refus de tuer même le pire assassin. Je ne nie pas ces aspects, et je pense qu’en effet il est difficile de tenir l’affirmation selon laquelle nous devons nous en tenir à des interdits absolus et à des obligations indépassables.

Mais …

Car il y a un mais. Frank Jackson et Michael Smith discutent les difficultés dans lesquelles tombe l’absolutisme moral lorsque la seule façon de s’opposer à l’assassinat de dix personnes est d’en tuer une autre [1]. Il est évidemment très difficile de parvenir à rester universaliste et de ne pas lever cette interdiction, car dans certaines circonstances, il paraît légitime de le faire. Si cette levée paraît légitime, c’est parce que ne pas le faire entraîne des conséquences catastrophiques. Pour le dire simplement, n’est-ce pas un argument très fort contre l’absolutisme que de penser qu’il nous interdit de nous opposer au meurtre de dix innocents, si nous ne pouvons le faire qu’en tuant un meurtrier ?

Leur argument est affiné par une prise en compte de la probabilité des conséquences de l’action ou de l’omission de l’action. Mais ils ne discutent pas une thèse qui, pourtant, me paraît constituer une très forte objection à ces discussions de l’universalisme éthique.
Car toutes les objections à l’universalisme éthique présupposent qu’il y a une action qui est éthiquement bonne dans toute situation (ici, tuer un homme qui s’apprête à en assassiner dix autres) et que l’universalisme entre dans des difficultés épouvantables s’il tente de la penser. Au fond, l’intuition qui n’est pas discutée est qu’il y a, dans tous les cas, une intuition qui soit éthiquement bonne, qui permette de savoir ce que nous devons faire.

On peut tout aussi bien supposer, me semble-t-il, qu’il y a des cas dans lesquels nous ne pouvons sortir de la situation sans accomplir peu ou prou une faute morale. Nous n’en sortirons pas indemnes moralement. Si nous ne supposons pas que toute situation a une solution parfaitement éthique et absolument satisfaisante, alors nous pouvons admettre l’hypothèse suivante :
Dans les cas où il semble qu’une interdiction universelle (ici, l’interdiction de tuer qui que ce soit) produit des conséquences catastrophiques (la mort de dix innocents), nous pouvons choisir d’enfreindre cette interdiction (par exemple pour sauver dix innocents). Sous cet aspect, c’est-à-dire sous la description selon laquelle nous avons agi pour sauver dix innocents, notre action est bonne moralement mais il n’en demeure pas moins que nous avons tué, et que cela peut nous être reproché, ou que nous pouvons nous le reprocher.

Je ne suis pas convaincue qu’il y ait, dans toute situation, une solution qui soit éthiquement parfaite. Ceux qui défendent le particularisme oublient que l’absolutisme moral n’est pas la répétition obstinée de solutions qui se heurtent au concret du monde réel. Je me demande si être universaliste, ce n’est pas renoncer à prouver que nous pourrons toujours agir de manière moralement satisfaisante. Il est possible qu’il y ait des situations si complexes que, quoi que nous fassions, nous entrons en infraction avec une exigence éthique.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 novembre 2012.


[1] Frank Jackson et Michael Smith « Absolutist Moral Theories and Uncertainty », The Journal of Philosophy, Vol. 103, No. 6 (Jun., 2006), pp. 267-283.


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