Dans quel porte-à-faux est la philosophie pratique


Je trouve intéressant de suivre l’hypothèse de l’évidence de la solution éthique. Bien sûr, il ne s’agit pas de nier la complexité des existences humaines, des interactions, des situations dans lesquelles nous en sommes venus à nous trouver. Tout cela n’est pas simple, assurément. Mais reconnaître la complexité de l’existence n’est pas antithétique avec l’hypothèse que, si la solution éthique existe, alors elle doit relever d’une certaine évidence. Il reste d’ailleurs à déterminer s’il existe une solution éthique dans toutes les situations.

Cette hypothèse est intéressante pour la raison suivante. Si l’éthique est évidente, il faut repenser la différence entre la philosophie pratique et l’éthique. Cette distinction est importante pour savoir ce que l’on fait lorsque l’on enseigne la philosophie et ce que l’on fait lorsque l’on enseigne la morale, comme il en est question actuellement.
Si l’éthique est évidente, la philosophie n’a pas à se donner pour tâche de construire des solutions. Il y a une demande sociale assez forte, actuellement, à l’égard de la philosophie. On lui demande de résoudre des cas pratiques, de faire de l’éthique appliquée, de discuter de cas concrets et de prendre position à leur propos. Je ne suis pas convaincue que ce soit là sa place exacte. Et je n’en serais d’ailleurs pas convaincue non plus même si l’éthique n’était pas évidente.

L’enjeu de cette discussion n’est pas nul, loin s’en faut. Il s’agit de savoir si la philosophie doit répondre et si elle est capable de répondre aux demandes sociales de régulation des pratiques. Cela va de la stature d’expert ès questions morales qu’on accorde au philosophe jusqu’aux voisinages surprenants de la philosophie avec le coaching, tel qu’il se pratique constamment sur Internet. Ma réponse est univoque ; je ne crois pas que ce soit là le rôle de la philosophie, ni ce qu’elle fait le mieux. En clair, la philosophie ne consiste pas à avoir un avis sur tout, ni à le donner, ni même à l’argumenter.

Cela signifie-t-il qu’il y a un avant et un après ? Que la philosophie renonce à nous dire comment être heureux alors que la philosophie antique abordait ces questions ? E.M. Adams, « Classical Moral Philosophy and Metaethics », Ethics, vol. 74, n° 2, 1964, p. 97-110 défend l’hypothèse assez radicale que jamais la philosophie n’a inventé des positions normatives ou axiologiques. La position qu’il adopte ne se réclame pas de Locke, et d’une exigence de clarification de notre langage, que d’une exigence un peu plus ambitieuse : la philosophie doit donner une vision complète du monde. Elle doit nous permettre de dire quelle vision nous avons de la vérité, de la valeur, du bien, du beau. Mais à proprement parler, elle ne crée pas de valeurs. Elle organise une représentation cohérente de notre monde. Mais il ne faut pas lui demander d’être directement, immédiatement efficace et pratique et applicable. Et Adams soutient qu’aucune des philosophies morales classiques n’a été normative en ce sens, contrairement à ce qu’on croit en savoir.

Il me semble difficile de défendre une position plus humaniste. Les philosophes ne sont pas des experts ès tout et n’importe quoi. C’est bien sûr ainsi qu’ils se comportent sur Internet, en particulier, espérant répondre à une demande qui leur est faite, et se donner ainsi une place sociale. Mais la demande est fausse et la tâche de la philosophie est de la récuser et de la refuser. La philosophie peut nous éclairer sur ce que nous pensons. Elle peut nous aider à compléter une représentation toujours lacunaire de notre monde. Mais elle ne répondra pas aux questions immédiatement normatives de ce qu’il faut faire et comment il faut se comporter dans telle ou telle situation.

C’est très ennuyeux, car je vois un porte-à-faux entre d’une part la demande sociale, et la tentation éprouvée de lui répondre, et d’autre part, ce qu’est la philosophie quand elle se déploie.



Isabelle Pariente-Butterlin _ Licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 novembre 2012.



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